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La Martingale, impair
et manque… son coup

Dernier opus de la trilogie consacrée à Matéï Visniec,
La Martingale du hérisson mise en scène
par Jean-Pierre Beauredon ne convainc guère.

Un coup de dé jamais n’abolira le hasard." Par cette formule bienheureuse, Stéphane Mallarmé a dit en une poignée de mots ce que Mateï Visniec n’arrive pas à dire en deux heures de représentation. La Martingale du hérisson offerte par le Sorano promettait pourtant monts et merveilles : de la poésie, de l’absurde, des mots et des émotions. On en ressort, exsangue, à se demander pourquoi le sort qui jeudi a privé les spectateurs de la représentation (pour cause de grève générale sur le pays) s’acharne décidément contre vous…


Un huis-clos kafkaïen 
Est-ce aussi le hasard de notre culture et de nos lectures, qui nous a donné tout le long de la soirée cette désagréable impression que toutes les tentatives théâtrales déployées par Visniec et Jean-Pierre Beauredon, à l'écriture comme à la mise en scène, butaient chaque fois sur des références bien supérieures à elles ?
Outre l’exemple de Mallarmé, le ressort dramatique autour des trois personnages (Ken, Betty la jeune et Betty la vieille) apparemment morts, n’est pas sans rappeler Huis Clos, vu justement au Sorano la saison passée dans l’excellente mise en scène de Michel Raskine. Un huis-clos dans le désert du Nevada, quelque part entre Carson City et Las Vegas, mais un huis-clos tout de même où, comme chez Sartre, "le bourreau c’est chacun de nous pour les deux autres…" D’ailleurs, Ken ne supporte pas le tic verbal de Betty la jeune ("de toute façon, de toute façon") …Et Betty la vieille débute la pièce par un "salaud" tonitruant à l’adresse de Ken. Une différence de taille existe cependant entre les deux pièces : on ne trouvera pas de sentiment amoureux chez Sartre, tandis que la Martingale mêle sans cesse le jeu de l’amour et du hasard.
Pour ce qui est de l’atmosphère, rien à voir avec l’esprit Second Empire parisien de la pièce-étalon. Le tableau évoque un no man's land avec, ici des cactus géants, là une carcasse de voiture, abandonnés à la croisée des mondes inquiétants de Douglas Kennedy (Cul de Sac) et de Franz Kafka, (dont le Sorano donnera d'ailleurs Le procès fin mars). Comme chez le premier, le désert mortifère suspend dans le temps et l’espace l’imminence d’un danger. Quant à ce facteur mystérieux, qui remplit nuitamment des boîtes aux lettres sans maison, son cousinage avec les messagers kafkaïens ne fait pas l’ombre d’un doute, même sous le soleil ardent du Nevada.

Flottements et fausses notes
Toutes ces citations pourraient être plutôt bienvenues si elles plaçaient le metteur en scène dans une filiation artistique. Mais encore faudrait-il entrer dans sa propre histoire. On essaie, on s’accroche à tout ce qu’on trouve, espérant secrètement le coup de théâtre, la scène libératrice… Mais non, on se retrouve, au beau milieu de ce désert théâtral, en complète solidarité avec les personnages qui se désespèrent de ce temps qui n’en finit jamais de s’éterniser…
Les comédiens, heureusement, malgré un jeu monocorde, les glissades verbales et les trous de mémoires, parviennent à offrir quelques rares moments rafraîchissants. Françoise Soucaret, une fois de plus, imprime sa gueule d’atmosphère dans les consciences. Elle n’y peut rien, c’est comme ça. Et la voix de Patrice Merle est si envoûtante qu’elle parvient presque à désaltérer le style sec de Visniec. La tirade du "vieux joueur solitaire" qui, si on veut être juste, est l’une des rares surprises de la pièce, doit beaucoup à son timbre si particulier.
Mais cela ne parvient pas à faire oublier les fausses notes : les interludes musicaux (à la manière d’Ennio Morricone) bien trop nombreux, finissent par agacer ; un texte qui, se voulant peut-être trop métaphysique, en devient abscons ; et une question centrale qui demeure à la fin : quel était le sujet, ou l’objet, de cette pièce ?
Dans l’ensemble, le spectateur n’ayant pu répondre à ceci, les applaudissements ont témoigné la plus élémentaire courtoisie, mais pas davantage. Billet perdant pour la Martingale. II

Bénédicte Soula

La Martingale du hérisson
Ci-dessus, Françoise Soucaret. En bas, Cathy Brisset et Patrice Merle. (Photos DR)








Théâtre
La martingale du hérisson
De Matéï Visniec / Cie Beaudrain de Paroi
Mise en scène : Jean-Pierre Beauredon.
Avec : Françoise Soucaret, Cathy Brisset, Patrice Merle.

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