Article paru le 19 septembre 2008
Non, il ne s’agit pas d’un recueil de potins, de commérages truculents sur les locataires d’un immeuble. Il ne s’agit pas non plus du "réseau impalpable de galeries pulvérulentes" de La Vie mode d’emploi. Mais un immeuble, tout de même, celui où "Marie loge". Tel est le nom du spectacle proposé par la compagnie amateur La R’éplique dans le cadre des Estivades de Colomiers, après le théâtre du Chien Blanc à l'automne dernier.
"J’ai fait un mariage de raison, on fait toujours des conneries."
Marie (Gisèle Grange) n’a jamais vécu que dans cet immeuble, qu’elle peut parcourir de haut en bas, mais dont elle ne sort que rarement. Concierge, un drôle de métier. "Savoir écouter", avant tout. Savoir parler ou se taire, quand la police pose des questions : la concierge, l’œil et l’oreille de l’immeuble, le garde-secrets, la sentinelle qui a suffisamment à faire avec les histoires des autres, qui peut se passer d’en avoir à titre personnel… Non pas. Marie vit, Marie rêve.
A la rigueur, elle aurait pu se contenter de regarder vivre la sublime Jeannie du 4e, tout en seins et en fesses. Car la secrète Jeannie était un puits aux hypothèses et aux supputations : elle se l’imaginait danseuse de cabaret ou belle pute au grand cœur. Mais un jour Jeannie part, sans explication. Un immeuble, ça se vide et se remplit sans crier gare. Certains partent, d’autre arrivent, que l’on n’attendait pas. Comme ce charmant écrivain qui s’installe au 3e, la croise dans la cage d’escaliers, la salue très aimablement…
Pourtant Marie ne vit pas seule. Georges (Laurent Cornic), son garagiste de mari, est un bon bougre sans finesse, une espèce de rustre très éloigné du nouveau locataire. Il ne fera pas le poids : un jour, Marie grimpe les étages, et quelques heures plus tard c’est une femme adultère qui revient dans ses pénates. Avec le collectionneur de jambes en l’air, l’escapade ne dure pas. Mais Marie est amoureuse : l’enfant que cet homme lui laisse sans le savoir, elle le gardera. Il grandira, ignorant que son véritable père vit au-dessus de lui. Il y a des silences qui nourrissent des drames… Et des petites vies beaucoup moins banales que ce qu’on croit.

"Amateur", le mot traître…
La chose a déjà été dite, l’étiquette "théâtre amateur" est trompeuse et la différence avec le théâtre pro est parfois mince. C’est le cas pour ce spectacle. Une fois n’est pas coutume, la petite faiblesse de Marie Loge se situe plutôt du côté du texte que du jeu. C’est une affaire de goût, comme toujours : cette tranche de vie réaliste, assaisonnée d’épisodes dramatiques qui sont une finalité en soi, plaira ou ne plaira point. On peut se contenter avec plaisir de ce personnage attachant, comme sentir flotter dans sa tête un petit "so what ?" Fort heureusement, le théâtre contemporain correspond toujours à une variété de goûts et de sensibilités.
Un jeu surprenant, disions-nous. Le personnage de Marie est délicatement composé de traits contradictoires : dure et vulnérable, tendre et cynique, battante et abattue… Le visage de la comédienne, son expression lui confèrent une sacrée épaisseur : très présente, elle retient les regards et accroche par sa détresse rageuse, son amour et sa haine envers la vie. N’oublions pas qu’il n’est rien de plus dur à jouer qu’un réalisme cru.
La mise en scène d'Annick Bruyas choisit la sobriété et s’autorise quelques tableaux symboliques, notamment un jeu bien pensé avec une embrasure de porte : on imagine très bien la circulation des personnages de palier en palier. De fait, le statisme est un écueil fréquent dans les récits rétrospectifs, où il y a par définition peu de "scènes" : ce spectacle contourne l’obstacle et fait preuve d’énergie, de variété d’images. Du talent. II
Manon Ona