Soul woman
"Détours de chant !", encore, et par le Bijou
où se donne une chanteuse à la personnalité
aussi remarquable
que la voix : Marianne Aya Omac.
Depuis vingt ans qu'il s'y acharne, le Bijou s'est fait une raison d'être de rechercher et découvrir les talents encore inconnus ou d'offrir une scène à d'autres qui, pour être confirmés, n'en échappent pas moins aux feux des gloires emPAFées – disons radio-télévisuelles, pour rester correct. Des personnalités remarquables dans tous les cas, qu'on ne s'étonne donc plus de rencontrer sur ces planches-là.
Il n'empêche, Philippe Pagès lui-même reconnaît que le programme de ce mois de février offre à entendre des artistes aussi puissants que différents : Imbert-Imbert, la semaine dernière ; Les Malpolis, Eric Toulis et Batlik, à partir de la semaine prochaine ; et cette semaine Marianne Aya Omac – tout sauf une débutante, pas vraiment "grand public" pour autant mais une voix, une personnalité, une qualité de tripes si remarquables qu'elle mit la salle debout dès le premier soir.
I've been saved
Autant l'avouer, les choses commencèrent de façon assez plate aux oreilles de ce clou-ci : l'aveu préliminaire d'un concert "classique", sans danger, pour cause d'égarement dans la création ; une guitare assurée aux arpèges agréables, aux battues métronomiques et bien frappées, aux pickings nets et tranquilles... folk, quoi ; une voix étonnante (nous y reviendrons), mais mise au service de textes partagé entre les vicissitudes de l'amour d'un(e) seul(e) et l'exigence d'amour de tous avec ce sérieux dans la banalité dont seuls sont capables les adolescents.
Là-dessus une vague tonalité hispanique, le soupçon d'une ferveur cachée, rien qui se dévoile vraiment pendant trois ou quatre premiers morceaux reçus avec plus de politesse que d'enthousiasme.
Et puis plaf : un gospel. Pas le gospel tout-venant, trente chanteurs au moins et noirs de préférence, un harmonium ou un Hammond derrière, non. Mais un gospel à une voix valant chorale à elle seule – profonde dans les graves, puissante dans les aigus, lyrique ou rauque au besoin et toujours marquée comme d'un voile discret, d'un froissement sensuel à mettre des frissons dans le dos – balancé, tripal, mais sans aucun de ces effets lourdingues, deux cents décibels dans le coffiot et un vibrato à déchausser les dents, auxquels on assimile trop facilement le genre. Plus encore une sincérité, une qualité de coeur qu'on n'avait pas encore ressenties jusque-là et qui firent, pour la première fois, chanter et battre des mains le public.
Il ne devait plus s'arrêter, pas plus qu'il ne s'arrêta de chorusser sans paroles sur une chanson à mouche, pas plus qu'il ne s'offusqua des ratages d'une toute première – un beau morceau à boucles dont le premier enregistrement partit en sucette avant de laisser place à une ambiance... indescriptible.
Basta de mentiras
Il ne manquait en effet que le sentiment de cette sincérité pour convaincre le plus récalcitrant, une exigence si absolue qu'elle fait passer même ce qu'on prenait pour de la bibine et qui se révèle tenir autant du choix que de la conviction. La demoiselle se partage alors entre folk, gospel et flamenco gitan, français anglais et espagnol, avec une impressionnante intensité de jeu et de chant ; une fraîcheur assurée, un humour et une parfaite absence de chichi dans son rapport avec un public désormais tout disposé à chanter – il faillit même ne pas s'arrêter, une fois la fin venue.
Bibine... Et pourquoi pas pisse d'âne, tant qu'on y est ? Qu'on se le dise : Marianne Cambournac, dite Aya Omac, ne triche pas point c'est tout. Ses partis musicaux, les thèmes de ses chansons et tout ce qu'elle est sur scène ne sont pas dictés par un quelconque air du temps ou souci de gloire, mais par l'expérience et les convictions de qui, partie de l'Aveyron, vécut au Mexique, s'égare à Montréal, fréquente toujours les gitans de Montpellier et voue une admiration sans bornes à Joan Baez. Ce qui explique au passage, à qui en aurait besoin, et le folk et le flamenco, l'idéal humaniste et pacifiste comme les culbutes de l'amour-passion. Le gospel, lui, vient d'années à chanter en soliste dans le Gospelize-it Mass Choir, réputé comme l'une des meilleures chorales du genre en Europe.
On ne s'étonne plus, alors, que sa voix trouve soin plein développement et sa plus lare palette dans le negro spiritual à la mode de Marianne, que sa guitare se déchaîne en hispanismes partagés entre la douceur et la fureur. On s'étonne, par contre, de ce que cette glotte tire parfois de ses tréfonds : un jeu de trompette éberluant par son éclat et son côté.. eh bien, cuivré ; de cliquetantes percussions de gorge, comme si l'on frappait deux coques l'une contre l'autre ; des éraillures, des soudainetés dans le silence par lesquelles se démontre l'extraordinaire maîtrise de la voix.
Mais surtout, toujours, cette présence et cette sincérité qui font d'elle un parangon de soul woman : le coeur sur la voix et tripe au vent – "basta de mentiras", n'est-ce pas... II
Jacques-Olivier Badia