Gal'allure ? Quoi t'est-ce, comme dirait l'autre ? Eh bien une allure à la Galure, Manu de son prénom et chanteur de son état, que le Bijou accueille pour un nouveau tour de chant.
Rien que du fastoche à première vue : un pantalon "qui se tient", chemise, veston, une gueule de vingt ans à peine passés, de l'insolence et de la poésie – "des lambeaux de ciel dans la cervelle et trois poils de tigre autour de la tête", comme dirait le poète Jean-Michel Maulpoix – et, sur la tignasse bouclée disciplinée à la hache, un chapeau melon voué à reposer bien vite sur un coin de piano. Seulement voilà : insolence et poésie ne sont pas données à tout le monde, et quand en plus il faut composer, jouer, chanter et enchanter... Autant laisser faire l'original.
Un piano lui suffisait à donner le meilleur de ses vingt ans et ses premiers succès. Devenu Ptit T'homme, le piano connut il n'y a pas si longtemps encore quelques fractures et se vit flanqué d'une batterie frapadingue, d'un guitaro-clarinettiste, de soufflets à bretelles et d'une contrebasse gyroscopique, sans omettre le comptoir et ses histoires. Mais revoici Manu tout seulabre en son Galure ou presque, en solo accompagné de toms électroniques et de claviers vintage sous la lumière violette et verte – beurk.
"Puisqu'il est l'heure et que vous avez l'âge, faites entrer la chanteuse et déshabillez-la la la la." Dont acte : chantant selon humeur le grand âge et la mort impossible des artistes, sans ambages les amours fatiguées – "toi tu plaindras mon ventre, moi je plaindrai tes fesses" – l'éléphant en savane et le vampire en nuit (à moins que ce ne soit le loup-garou, la chose n'est pas claire), la sensualité des bijoux sur corps nu et lit noir, le cabaret noir et fumant, amoureux de novembre et crachant sur le dieux, Galure crée par ses seuls mots une ambiance qui lui est propre dont la balance va de tendresses profondes à des histoires étranges et terribles. Les situations les plus banales y prennent un tour fantastique, la correction de la langue y botte le cul de celle de la pensée, l'éclat de l'insolence s'y frotte à de lourdes pénombres.
Du côté des textes et réciproquement, le Galure reste donc égal à lui-même, à peu de choses près. Le ton, cependant, semble plus systématiquement noir qu'auparavant, le grand âge et la mort quasi omniprésents dans une goguenardise fuligineuse assez inattendue chez un garçon plus grand qu'il n'est vieux. Et quelques textes, en début de tour de chant, un peu plus faibles en écriture qu'on ne l'aurait voulu – quelques images et figures usées, quelques maladresses de rythme, une métaphore mal appuyée. Rien de bien méchant au regard de la qualité de l'ensemble, mais un minuscule regret tout de même.
Les choses changent, par contre et grandement, du côté des notes. Pas tant dans le style, d'ailleurs, largement appuyé sur une belle formation classique et pas mal de références (l'une et les autres envoyées paître à chaque fois que nécessaire), que dans les moyens, le son, le ton. Foin du bois, du souffle, des peaux et des boyaux, voici que débarquent en Galurie les étonnements sonores de l'électronique moderne.
La batterie (Ugo Guari) est minuscule, numérique, mensongère dans ses étranges sonorités de caisse claire sèche et froissée, dans ses échos à voix perchée, ses toms aphones ou assourdis. A ses côtés, la Pieuvre : Pierre Bauzerand, coincé entre trois jeux de claviers de haute époque, dextre et ornant les dévalades du piano de réverbérations exotiques, de tintements, du souffle caractéristique de l'orgue Hammond et de la délicieuse bizarrerie vintage d'une guitare Fender recréée par un Rhodes. Tout devient possible quand les touches se prennent pour des cordes, y compris de voir ressurgir une des pires calamités sonores des années quatre-vingt, le trop bien nommé keytar, soit un orgue Bontempi (keyboard) se prenant pour une Stratocaster (guitar). Dieu (qui ça ?) merci, l'ami Galure lui fait subir un tel traitement sur un tel texte qu'on en oublie vite les méfaits auditifs.
Bref du beau, du bon, du balancé, dont la fraîcheur de création pousse à pardonner volontiers les petits défauts et les liaisons hésitantes (dont la forte personnalité de l'artiste fait toutefois soupçonner la fallace). Le public, que des fans, n'a d'ailleurs pas cherché la petite bête : venu en nombre jusqu'à rester debout au besoin, attentif dans l'écoute et enthousiaste dans l'applaudissement, il a clairement manifesté son plaisir de voir revenir le meilleur Galure de la région. Et que ceux qui ne trouveront pas place au Bijou se rassurent, Manu sera très visible dans nos parages ces prochaines semaines : à Graulhet et Agen début mai, il reviendra de quelques baguenaudes en terres lointaines les 20 et 23 mai à Montauban pour le festival "Alors... chante" puis, l'été venu, à L'Isle-sur-Tarn, Moissac, Albi, Montcuq et autres lieux. A vos oreilles... II
Jacques-Olivier Badia