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Comme tout le monde

La plume d'Hugo Paviot porte le quotidien des Manouches sur les planches au théâtre du Grand Rond.

Ce n’est pas la première fois que le dramaturge contemporain Hugo Paviot hante la scène du théâtre du Grand Rond – après Dans la peau en octobre 2007, voici Manouche pas touche, coup de plume fragmentaire, tableaux d'un quotidien rarement représenté au théâtre. De fait, la vie des Manouches intéresse davantage le grand écran ou les salles de concert, quand ce ne sont pas la presse locale ou les ragots de village… Avec les Piqueurs de glingues, ce sera sur les planches, dans la mise en scène à supports variés de Xavier Czapla.

Nomade, gadjo et troglodyte
Joao le garagiste a su gagner le cœur de Lady, Manouche vivant dans un campement. Pour le reste de la communauté, tant qu’il ne fera pas ses preuves Joao restera un gadjo, un "paysan" – étiquette idiote marquant simplement le mépris, mais l’étiquetage réciproque étant prolixe, on ne leur en voudra pas. Pour Joao et Lady, ce sera tout d’abord une histoire d’intégration, d’apprentissage des codes et situations rituelles propre à une culture – le mariage à l’église, il peut déjà l’oublier. Le texte cerne la difficulté, la met en mot, puis ellipse, saut dans le temps : l’événement importe peu, ce n’est pas un roman.
On retrouve le couple désormais officialisé quelques années plus tard. Le temps a fait son travail et Joao est désormais "plus manouche qu’un Manouche". En patriarche réactionnaire, le voilà qui refuse à sa fille de s’unir à un gadjo. Il n’est pas à une contradiction près et on le retrouve plus tard encore avec Lady, sédentarisé dans un mobil home décoré de géraniums. Le saisonnier et forain est devenu employé de mairie : tandis qu’ils regardent la télévision, Lady revit ses souvenirs en boucle, reste nomade en rêve.
Entre les tableaux consacrés à ce couple en équilibre sur le fil, titubant entre deux cultures, l’auteur a inséré d’autres croquis fugitifs, comme la trop courte histoire nouée entre Florence, journaliste, et le Roumain qui chaque matin sort de terre au pied de son immeuble – son troglodyte sans papiers. Amourette vraie de vraie, bref combat par presse interposée, prison.


Le texte de Hugo Paviot n’a pas à proprement parler l’allure d’une pièce : touches impressionnistes, juxtaposition de tranches, de moments fugitifs entre lesquels se creusent de béantes ellipses. Deux personnages récurrents, dont l’histoire rapportée en trois coups de crayons prête au texte un semblant de cohésion, mais fragile. On retiendra plutôt l’impression d’une approche éclatée : l’auteur semble tourner autour de son sujet les yeux fermés et les ouvrir parfois, arbitrairement, le temps d’un clignement d’œil. Choix d’écriture qui a ses bons effets et ses moins bons.
Une grande frustration creuse son trou, elle aussi, chez le spectateur : ces personnages, on ne les aura effleuré que du bout du doigt, sans jamais véritablement en ressentir l’épaisseur. Êtres de papier que l’incarnation sur scène n’aura animé que dans l’émotion brève, la question épineuse d’un instant – on se sent disposé à les résumer en quelques mots, ce qui est rarement bon signe.
Mais c’est aussi l’originalité de ce texte, que de réduire l’altérité et "l’extraordinaire" de vies humaines pareilles à celles de monsieur lambda. Si le texte, quelque part, déçoit, c’est bien parce que l’auteur s’est refusé tout abandon aux clichés qui eussent pu faire naître une histoire divertissante. Dans ce refus, ses personnages s’imposent vraiment "comme tout le monde", dans leurs interrogations banales – la marche du temps, qui plonge l’existence dans une redoutable accalmie y compris pour les Manouches, la vieillesse, la peur de la mort.

Un coup de cœur pour la mise en scène plutôt que pour la pièce. Xavier Czapla a choisi une forme hétérogène et elle-même éclatée, qui renforce l’aspect discontinu du texte, s’en nourrit. Un dialogue se noue entre les mots, l’image et la musique. Les compositions et sonorités électriques proposées par Tarik Chaouach font contraste avec le son plus brut de l’accordéon endossé ponctuellement par Louis-Marie Audubert (Joao) – une façon d’illustrer un dialogue culturel ? Quoi qu’il en soit, la musique fait agréablement toile de fond, comme un lit pour les mots parlés, mais aussi pour quelques chants.
Le plus intéressant restera le travail sur l’image, avec un arrière-plan filmique de grande qualité. Des plans variés défilent en noir et blanc, muets, point de fuite pour le regard quand il s’agit d’un décor, image résistante quand le visage des comédiens apparaît en gros plan. Ecran lumineux favorisant un jeux d’ombres très esthète, qui multiplie les silhouettes, dédouble, reflète - mouvement visuel adéquat pour ce texte qui agite le problème de l’identité, de la réconciliation avec les origines.
On se rappellera peut-être Eve Rouvière en Stella Kowalski dans Un Tramway nommé désir. Toujours ce jeu d’un "naturel" rare, sans excès, sans fioriture, avec un quelque chose de viscéral, à fleur de peau. Pas facile, de parvenir à habiter des personnages par tableaux fugitifs, difficulté dont les comédiens se tirent avec talent. Un texte qui gagne ici ce qu’il perd là et une scénographie finement étudiée, qui capte le regard. II

Manon Ona

Manouche pas touche
Les Manouches, comme les autres.... (Photos Mona / Le Clou dans la Planche)









Théâtre
Manouche pas touche !
Du Hugo Paviot / Cie Les Piqueurs de Glingue.
Mise en scène : Xavier Czapla.
Avec Louis-Marie Audubert, Eve Rouvière, Tarik Chaouach.
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Manouche pas touche