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Tout un monde à dévorer

Retour au théâtre du Grand Rond
pour la Cie Lever du Jour, qui remettra bientôt les enfants
en appétit par une belle bouchée musicale.

Article paru le 16 octobre 2008

Croquer le monde, croquer la vie dans un grand coup de quenotte – être affamé de tout, ne jamais se trouver rassasié. Mange-moi, pièce de Nathalie Papin, est l’histoire d’une faim vitale, essentielle mais dangereuse pour qui ne maîtrise pas ses appétits… Retour au théâtre du Grand Rond, pour la Cie Lever du Jour avec cette mise en scène d’Anne Bourgès : aux quenottes aiguisées, Nathalie Barolle et Alexandra Malfi. A l'orgue, Baptiste Genniaux.

La petite fille et l’anogrexique
Le monde des enfants n’est pas de douceur et de tendresse pétri, loin s’en faut. Sacrés loups que ces mômes, dans une cour de récréation, une fois élu le souffre-douleur de l’année : en voilà une petite fille mal lotie, bousculée par les injures, les moqueries, livrée à des cruautés gratuites. Paraît-il qu’elle est grosse, qu’elle est moche. Et crâneuse en plus de ça… Elle nous confie sa solitude et sa faim continuelle, ses tendances boulimiques – mangerait volontiers son dictionnaire, si cet ouvrage était digeste…
Question menu, l’étrange créature qui croise son chemin n’a pas moins de problèmes. Il semblerait que ce vaste estomac affublé d’un petit visage blafard appartienne à l’espèce redoutée des mangeurs d’enfants. Mais voilà, l’ogre est à la diète. Finies, les gourmandises humaines, terminés, les pâtés de chérubins. Ce régime draconien n’est pas sans conséquences : l’inadmissible recracheur d’enfants est expulsé de la cité des ogres. Son estomac inoccupé, transformé en chambre à coucher, crie famine : parfois, l’anogrexique craque et croque un bout de paysage. Normal.
Le problème est de taille : à force de gober des étoiles et de grignoter la lune, l’ogre va finir par dévorer le monde entier, le monde de la petite fille… Et s’il s’y refuse, c’est lui-même qui disparaîtra, car l’anogrexie est bel et bien une maladie – foi d’oiseau avalé tout cru. C’est sans compter sa nouvelle et fidèle amie, qui se lance dans une course contre le temps et galope sur l’horizon jusqu’au pays des Dévorants, où elle fera des rencontres insolites, mais enrichissantes…


Orgue pour ogre, dent pour dent"
On commence par une page dévorée, on finit sur un geste d’écriture : les livres vides sont immangeables, affirme la dévoreuse de mots. Celui de Nathalie Papin est à croquer : une plume qui n’infantilise pas et aborde des réalités difficiles, avec doigté, par de délicates poétisations. Le motif central est riche, polysémique : derrière cette représentation de la faim, un mal-être à la portée du premier enfant venu, dont le remède est à chercher dans les valeurs humaines. Mais l’écriture métaphorise, l’ogre grignote la beauté du monde, avale tout ce qui le fascine : cet appétit se présente aussi comme une qualité, ce n’est qu’une question de limites. La gourmandise est ici un rapport au monde, un mélange d’admiration et d’amour, attisé par des frustrations.
Apprendre à entretenir avec le monde une relation aussi vitale que la faim, mais apaisée, par-delà toute voration ; sortir d’un affrontement symbolique entre mangeur et mangé, ou encore aimer l’Autre sans l’anéantir, tels seraient les enseignements de ce texte. Richesse du contenu, poésie aussi : la mise en scène s’engouffre avec ingéniosité dans ce monde en couleur, où circulent des personnages plus étranges les uns que les autres. La scénographie répond à la magie du texte, s’épanouit dans la verticalité : c’est une course avec la lune sur une ligne d’horizon, c’est un ventre d’ogre où brille une lanterne. C’est, bien-sûr, l’éclat doré de l’orgue qui ronronne dans un coin de scène.
Et il accompagne à merveille, ce créateur d’ambiances : les moments de gravité solennelle ou de sombre mystère se suspendent aux notes graves, tandis que des sursauts joyeux puisent leur énergie dans des morceaux enlevés. Aussi changeante que la musique, Nathalie Barolle saute d’un costume à l’autre, assume des personnages variés, fugitifs mais parfaitement dessinés. Bref, un heureux compagnonnage. Un spectacle esthétique, qui à n’en point douter comblera les petits ventres affamés de théâtre. II

Manon Ona

Mange-moi
Nathalie Barolle et Alexandra Malfi. (Photos Mona / Archives Le Clou dans la Planche)








Théâtre - jeune public à partir de 6 ans
Mange-moi
De Nathalie Papin / Cie Lever du Jour
Mise en scène : Anne Bourgès.
Avec : Alexandra Malfi, Nathalie Barolle, Baptiste Genniaux.

Théâtre du Grand Rond, 23 rue des Potiers à Toulouse.
Tel. 05 61 62 14 85. http://grand.rond.free.fr

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Mange-moi 2