"Ceux qui eurent l'occasion de le rencontrer à cette époque eurent l'impression qu'il vivait en état d'apesanteur, une sorte d'absence sensorielle, une espèce d'indifférence à tout."
Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978).
Déjà présente sur le plateau du théâtre du Pont Neuf avec Neu, conte pour enfants ayant atteint l'âge de raison, la Cie Les Sous Dires occupe également les mêmes planches le soir avec Le mal amère, conte(s) pour adultes en quête d'inaccessible déraison. Quelque chose tenant de La vie mode d'emploi réduite à un palier, de pauvres fabuleux destins façon Amélie Poulain, aux aspérités arasées comme par un songe éveillé, la soif d'amour enchâssée dans ces boues tranquilles tel un joyau terni.
"Touille, Lili, touille et laisse passer le temps."
Ce serait à l'heure bleue, dans l'entre-deux. Quelque temps proche du nôtre, dans une ville de mer dont les courants pousseraient jusqu'au cap Creus. Au 5, impasse des Lumières, quatrième étage. Sans ascenseur. C'est là que vit Lili, Lili ignorante de sa beauté, Lili qui n'a pas de robe mais une cicatrice inguérissable sous son jean, Lili dont les mains puisent la chaleur à sa tasse de café,
Lili lumière pâle autour de laquelle volètent des phalènes bancroches, des lucioles éteintes.
Il y a Joss, en face sur le palier – La Cantatrice, dont l'opéra était fait de swing, de groove et de beat, qui aima trop les hommes et puis vieillit. "Strange fruit, hanging from the poplar trees...", comme le chantait Billie. Il y a les gens d'en bas : Driss, qui vend de tout dans sa Coop reconvertie ; le beau ténébreux des piano-bars, que Lili voudrait tant connaître et qui l'ignore ; René-Pierre, que tout le monde connaît grâce ou malgré son visage porteur d'ingratitude ; Wa-Wa, qui a raccroché sa trompette pour décrocher les casseroles et accueille les "troisièmes" de tous les musiciens du coin. Et le chien Fitzgerald.
Jusqu'où peut mener l'anniversaire d'un chien dont personne ne sait quand il est né ? Devant le tribunal, en compagnie d'un homme rendu coupable par rumeur : chemise dérobée, réclamée, une femme "au regard d'ailleurs", un saisonnier qui donna si bien son coeur à l'infidèle qu'on le retrouva poitrine béante – coeur donné ne se reprend pas... Au-dessus des rochers sur lesquels gît un corps disloqué, ayant trouvé la paix dans la parole et le démembrement. Sur un banc, dans le giron d'une vieille consolante, écoutant l'histoire de la dona dont la bouche délivra "celui qui se dépouille" avant que disparaisse la conteuse, effacée dans les embruns.
Au 5, impasse des Lumières, quatrième sans ascenseur, où le trébuchement du destin met face à face père ignoré et fils perdu. De l'autre côté du palier, une chanteuse vieillissante swingue et groove. Noir.
"Heure bleue, entre-deux. Il n'y a ni ombre ni lumière."
Nous sommes bien là dans un conte, un conte curieux dont l'achèvement laisse le spectateur sur un sentiment déroutant d'indistinction, de flottement. Ses appuis sont pourtant solides, cohérents, sobres : une scénographie dépouillée constituée en tout et pour tout d'un tapis rouge, d'une suspension, un siège de bric d'un côté, un cube de broc de l'autre ; de l'un à l'autre, de simples déplacements linéaires, des arrêts, paisibles ; lumières contrastées, laissant toutes une sensation d'obscur ; et ce jeu minimal du conteur que contraint un mode narratif construit à la troisième personne.
Le trouble indécis qu'on en ressent pourtant tient à deux points. L'histoire, d'abord, faite de contes emboîtés comme des poupées gigognes : s'agit-il de celle de Lili, la maigre histoire de l'évanescente Lili dont la conclusion ne touche l'héroïne que par accident ? de ceux qui l'entourent, simples satellites prenant à la fin l'éclat bref d'un soleil d'hiver ? ou la jeune femme n'est-elle que prétexte à donner d'autres récits aux accents traditionnels sous leurs dehors fantasmagoriques, l'ensemble lié par la récurrence des amours enfuies sitôt qu'effleurées ? Aucun au-dessus, aucun en-dessous, guère d'avant et pas d'après qui permette de définir une hiérarchie dans cet espace narratif flou.
Même vague-à-l'être dans la manière douce, lisse, dont tout cela est donné. Aucun éclat sinon un cri, un seul, rien qui gratte dans la façon de donner un récit dont la matière évoque pourtant plus les coups de râpe de l'existence que ses friandises. Douleur, malheur, difficulté d'être sont tenus à distance par le ton chaud, tranquille et rêveur du dit, dissolvant la chair des personnages dans la fumée du songe. Une "sorte d'absence sensorielle", selon le mot de Perec, une irréalité qui égare le sens et entache l'ensemble d'une impression de gratuité un peu dommageable.
Reste l'ambiance : "Heure bleue, entre-deux. Il n'y a ni ombre ni lumière." Pour jours de pluie droite... II
Jacques-Olivier Badia