L’humanité solde
L’argent
avec Ma famille
de Carlos Liscano,
spectacle jeune public où l'enfant est... roi ?
Créé au TNT, le spectacle revient à Alban-Minville.
Et si on cessait d’amener les montres au clou pour se mettre à troquer de l’humaine marchandise ? Et si on soldait tout, jusqu’à la famille ? Alors que se joue dans la grande salle la création maison, Mille francs de récompense, le TNT présentait dernièrement dans son petit studio un autre de ces "Regards" portés sur l’argent durant le mois de janvier – pour le jeune public cette fois-ci, et dès 9 ans.
Tandis que Laurent Pelly monte du Victor Hugo, voici en quelque sorte une autre création maison, une production du TNT en tout cas : Marie-Lis Cabrières et Benjamin Meneghini ont suivi en ces lieux la formation de l’Atelier Volant – le Clou put constater le talent de la première lors du Coup de Chapeau 2009, des deux lors de la représentation de Cami, la vie drôle. Pour l’heure ils interprètent Ma Famille de Carlos Liscano, sous le regard de Caroline Chausson. A revoir au centre culturel Alban-Minville.
"Jamais vu un enfant aussi invendable !"
Voilà un petit bijou de texte brodé autour d’un motif simple, mais si déviant que l’ensemble devient un délicieux conte à l’envers : il était une fois un monde où le lien familial était naturellement promis à devenir un lien mercantile. Un monde où l’on élevait ses enfants dans la perspective d’en faire plus tard les pansements de la misère ; et mieux encore, un monde où la progéniture considérait sa future vente comme une norme et s’y prêtait avec bonne volonté.
C’est d’ailleurs à travers la bouche d’un enfant qu'est contée cette histoire délicieusement subversive – intelligemment subversive de par sa légèreté continue, son absence de discours. Le choix du narrateur y contribue fortement : avec un naturel confondant, l’enfant narre comment sa famille solde ses membres de génération en génération, conte ses propres difficultés à être vendu et poursuit au long des années son picaresque parcours de marchandise. Et comme l’on peut s’y attendre, qui fut vendu deviendra un jour vendeur, toute rancœur mise à part…
Ma famille est l’un de ces textes qui s’impose à partir d’un pas grand-chose, d’une petite idée, mais propre à générer un imaginaire très fourni. Un texte grand écart qui enjambe joyeusement, dans un continuel sourire, ce fondement premier de la société qu’est la cellule familiale – l’invention n’est hélas pas entière et dans certains coins de notre joli monde, il n’y a malheureusement qu’un pas de l’impensable à la réalité. Toutefois, il n’est pas certain que la dimension polémique soit première ici, bien que l’Uruguayen Carlos Liscano ait pu l’observer longuement durant sa vie, ce joli monde. Disons que les références à la réalité restent à portée de main, dans le relief d’un humour noir qui fait toute l’épice de cette écriture.
Ils ont choisi de jouer à deux
ce qui aurait pu n’être porté que par un seul comédien, ou plutôt un seul conteur. Le spectacle y gagne une dynamique propre à la scène : le flambeau de la narration circule, sautant sans prévenir d’un interprète à l’autre tandis que le complice saisit l’autre flambeau, celui des personnages narrés…
Autrement dit, le spectacle se caractérise par une oscillation narré/montré : gain d’énergie et de variété assuré.
Il faut dire que pour ce qui est de l’énergie, Marie-Lis Cabrières est rarement de reste : passant de l’enfant au père, de la "femme aux chats" à la mère indigne qui refuse de vendre sa progéniture, elle ne connaît pas de baisse de régime – il semblerait que les changements intempestifs de personnages soient la prédilection de cette comédienne montée sur pile, que l’on vit incarner tous les figures de Par la porte à vitesse grand V.
Benjamin Meneghini n’est pas de reste, particulièrement convaincant pour jouer la cruelle inconscience de l’enfance. Tous deux s’activent dans une mise en scène pétrie de petits riens : la place est laissée au texte, mais celui-ci bénéficie de quelques initiatives bien trouvées - une mère représentée par une perruque éclairée par-dessous, une projection de dessins cocasses, la manipulation ponctuelle d’un décor bric-à-brac mis à disposition du jeu…
Le tout pétille de dérision et de malice : une bien agréable manière d’aborder les dérives de ce tyran domestique qu’est l’argent. II
Manon Ona