accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Comment Baba
se rêva acteur

L'excellent M comme Molière ranime Poquelin
dans un grand éclat de rire au théâtre de la Violette.

Quelle que soit la discipline de l'art, il y a dans chacune des figures si grandes qu'on ne s'y frotte pas sans quelque danger, que ce soit pour le blâme ou pour l'hommage. Mais il y a aussi, quels que soient l'art et la discipline, cette passion qui fait tout oser dès lors qu'il s'agit de dire l'amour qu'on lui porte. Ainsi le théâtre n'aborde-t-il pas sans un peu de prudence non les pièces, mais la figure tutélaire de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Enfin, d'habitude... Car la Cie La Vache Folle a envoyé valser toute précaution et son bonnet par-dessus les moulins avec son hommage, M comme Molière, que donne le théâtre de la Violette. Sa sincérité, son absence de prétention, son enthousiasme et la justesse de son parti en font un moment de pur bonheur.

"J'sais pas c'que j'ai fait au bon Dieu pour avoir un fils pareil..."
L'en a marre, Baba, plus que marre qu'on l'appelle Baba. C'est vrai ça, quoi ! Jean-Ba-Ptiste, qu'il s'appelle, comme son papa Poquelin qui est tapissier du roi, et non ce ridicule Baba. Marre aussi qu'on ne le comprenne pas – trop rêveur, qu'ils disent, trop curieux trop questionneur, aïououou !... ça finira mal tout ça. Une qui le comprend, au moins, c'est Mémé Cressé, qui l'amène à l'Hôtel de Bourgogne voir les comédiens du roi, Zacharie Montfleury en tête, et entretient ses rêves de théâtre. Puisqu'on parle de rêves : Baba s'est endormi, ce soir de représentation-là, et il rêve et s'imagine... acteur.
La suite ressemble comme deux gouttes d'eau à une histoire bien connue, qui commence par le collège, un copain Chapelle volontiers calembourdeux, un philosophe libertin plus fumé que saumon du nom de Gassendi – "Epicure, ça assure ; Gassendi, c'est r'parti !" – et puis cette comédienne, Madeleine Béjart, qu'il rencontre, aime et suit bientôt sur les planches. L'ennui, c'est que le théâtre ne veut pas de lui ; ou plutôt la tragédie, le seul genre dont il veuille et qui ne lui vaut que des fours, des bides, des gamelles. Alors Baba devenu Molière part sur les routes de France. Il y restera douze ans.
Est-il bien utile de retracer la suite ? Comment il se découvrit, à l'encontre de son désir, maître ès farces et comédies ? Comment il écrivit ses premiers succès, se fit remarquer du bon Loulou n°14, roy de France, et détester de tous les autres, courtisans de toute sorte, précieuses et ridicules ? Comment il épousa non Madeleine, mais Armande sa fille ? Comment Scapin, Géronte, Harpagon et Tartuffe ? Le bourgeois gentilhomme ? Le malade imaginaire – pas si hypocondre au demeurant, puisque Molière en mourut à la quatrième représentation.
Et Baba se réveille, raccompagne Mémé Cressé. Rideau...

"Y a des trous partooouuut !..."
Un pur bonheur, donc. Car La Vache Folle a réussi cet exploit d'éviter tous les écueils qu'un tel hommage pouvait laisser craindre : celui de la lourdeur déférente ; celui encore de l'exposé historique, du didactisme ennuyeux ; celui de la fragmentation et de l'égarement ; celui de la pléthore ; celui de la relecture hasardeuse, de la réduction à un angle trop fermé ; celui de l'incomplétude et de l'approximation ; etc. Ou plus exactement, est parvenue à ne pas s'en trouver l'esclave en les adoptant tous, chacun à son moment et selon sa mesure, tous unis par un parti d'une simplicité ovocolombesque (*) : faire de cette vie de théâtre une pièce de théâtre, reprenant la manière même que pratiqua son sujet – théâtre à l'italienne, donc, et théâtre de tréteaux, jouant la farce pour dire le sérieux, la comédie pour la tragédie.
Un Monsieur Loyal à gibus et queue-de-pie assure le côté narratif et sérieux de l'affaire. Derrière lui un rideau rouge, qui s'ouvre soudain en échappée sur la scène qu'il vient d'annoncer, sur un commentaire tombant comme cheveu en soupe, un aperçu fugace, tantôt donnant à voir tel épisode de la vie de Molière, tantôt tel extrait d'une de ses pièces. Les costumes, les accessoires y pendent au rideau du fond, disparaissent à mesure qu'ils servent à caractériser des personnages sinon en calbute et liquette blancs.
L'anachronisme s'en donne à coeur-joie, avec lui la mise en abyme égarée par le retour en surface comme la noyade dans ses propres profondeurs, la transgression fallacieuse d'un quatrième mur remplacé sans tambour ni trompette par un cinquième en forme de glace sans tain. La caricature assumée sans peine par le parti d'en rire et l'assurance que, de son côté, Monsieur Loyal ramène les choses à leur réalité historique à grand renfort d'interrogations orales récompensées d'un Carambar. Et là-dessus, bien sûr, un quatuor de comédiens déchaînés, enchaînant tous les rôles avec une énergie... nucléaire (qualificatif idiot, d'accord, mais évocateur), un enthousiasme sans chichi et une bonne humeur hautement communicative.
Y a des trous partout, comme s'en plaint Madeleine ? Eh bien non, même pas : ni dans l'histoire de cette vie à nulle autre pareille, ni dans le rire qui l'accompagne, ni dans le sérieux qui la sous-tend. Sans prétention ? Assurément. Et parfaitement réussi. Chapeau bas, messieurs-dames. II

Jacques-Olivier Badia


(*) De ovo, oeuf, et Colomb (Christophe) : de la nature de l'oeuf de Colomb.

M comme Molière
Baba face à son destin ; en bas, avec Mémé Cressé. (Photos Djeyo / CdlP)










Théâtre
M comme Molière
Cie La Vache folle.
Ecrit et mis en scène par Cyrl Bacqué.
Avec Virginie Carlier, Cyril Bacqué, Carlos de Souza.

Durée 1h30.
galerie d'imagesportrait (vide)interview (vide)
M comme Molière