Pas d'anniversaire, pas de commémoration, à peine le télescopage de l'actualité cinématographique et théâtrale : créé en 2008 et retraçant les grandes lignes de la vie de Louise Michel, "La louve noire" de Giancarlo Ciarapica débarque sur les planches de la MJC Roguet en même temps que sévit sur les écrans "Louise Michel", des Grolandais Gustave Kervern et Benoît Delépine, dont l'humour déjanté n'a que peu à voir avec l'héroïne de la Commune de Paris – rien de rien, pour tout dire. Reste que l'un et l'autre favorablement notés par les critiques, le second connaîtra sans doute meilleur sort que le premier, dont la lourdeur n'enthousiasma guère, mardi soir, une maigre dizaine de spectateurs.
"Je ne resterai pas raisonnable..."
Six notes. Six notes seulement, dévidées sans tempo du haut au bas des cordes d'une guitare tandis que s'installent les arrivants. Face à eux, un corps gisant sur un catafalque dans le recueillement de la lumière bleue. Le hurlement soudain marque la renaissance d'une femme, fantôme ô combien charnel que meut la passion jamais éteinte : "Faut pas que je meure ! Pas maintenant ! Soixante-quinze ans de lutte ne suffisent pas." Ci ne gît plus Louise Michel, née le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte (Haute-Marne) de père incertain, morte le 9 janvier 1905 à Marseille, entre ces deux dates institutrice, poétesse, révolutionnaire et bagnarde.
Son histoire est celle des dessous du Second Empire, de la Commune de Paris, d'une moitié de IIIe République. Celle surtout d'une femme qui, toute jeune encore et nourrie des pensées de Voltaire et Rousseau, refusa de prêter serment à l'Empire et, "sous-maîtresse", professa un enseignement libéral à rebours des idées du temps. D'une poétesse a demi contrariée qui, trente ans durant, correspondit avec Victor Hugo. D'une activiste sociale, amie de Jules Vallès, adepte d'Auguste Blanqui, amoureuse de Théophile Ferré, collaboratrice du Cri du Peuple, bientôt révolutionnaire sur les barricades de la Commune, combattante, brancardière, propagandiste.
"La poudre est à la liberté ce que le cierge est à l'église"... crie-t-elle, carapaçonnée de lambeaux, le bras droit pris dans un ceste de cuir. La poudre, le drapeau rouge, puis noir, le sang brun ne la mèneront pourtant qu'au bagne de Nouvelle-Calédonie, dont la rudesse de traitement ne saura réduire sa voix au silence. Nécessité de l'éducation, liberté individuelle, égalité de la femme et de l'homme – "s'il se souvient, après cela, que nous étions belles" – sont ses plus fervents combats, que soutient le souvenir constant des amoncellements de pavés et de planches élevés contre l'oppression. Flammes et fumées, effondrements, relevailles, colère sans fatigue, "les chiens remuent la queue, les hommes avec eux."
Pourtant : "Je ne voulais pas être subversive, je voulais être heureuse."
"La femme plus que l'homme sait dire : "il le faut."
... Ou mieux que lui, s'il faut en croire le poids du texte comme de la mise en scène de Giancarlo Ciarapica, que seuls sauvent l'interprétation de Pauline Latournerie et la musique discrète du guitariste André Stern.
Les choses commencent pourtant plutôt bien, dans une sobriété propre à ouvrir l'espace nécessaire au jeu et au sens : simple costume blanc et noir, lumières sereines ; un, deux, trois éléments aux positions mouvantes se faisant tour à tour table, pilori, tableau noir ou estrade ; une concentration des moyens et du propos sur une comédienne dont l'intensité et l'énergie nourrissent la variété de jeu. Au fond, à peine visible, vite oublié et toujours présent, le guitariste égrène une musique légère et point trop illustrative comme le rappel constant d'une féminité prête à sombrer dans le sang.
Hélas... On ne s'affronte pas à un personnage tel que celui-ci sans risquer de s'égarer dans les travers du discours, une pesanteur née de la volonté de faire sens à tout prix alors même que la puissance de la figure suffirait. Ainsi le texte sombre-t-il bientôt dans l'excès de style comme de fond : heurt maladroit d'archaïsmes de langue et de modernités usagées, répétitions, "poésisme" ; pis, le parallèle bancal de deux temps, qui aurait pu être heureux s'il ne s'était trouvé plombé d'anachronismes étranges, de dévoiements de concepts, de comparaisons malvenues.
Quand bien même elle l'eut pu, il y a quelque décalage à entendre Louise Michel évoquer une "Europe à dimension humaine, de terroirs et de service public", le "culte du corps sans sens", les méfaits de la financiarisation de l'économie. Son fantôme doit-il vraiment citer une théorie de chiffres statistiques sur les violences faites aux femmes ? Lier la répression pré-républicaine et le nazisme – "Adolphe, Adolphe Thiers, prénom funeste" ? Et l'on en passe...
La mise en scène suit le mouvement. Foin des noirs et blancs sobres, du jeu varié, de la délicatesse ; ce ne sont plus que fumigènes, flamboiement bavard des lumières, barricade démonstrative de planches, sacs et accessoires aux ferrailles noircies, costume mêlant la cape du conspirateur aux culottes de 1789 et le ceste au corset, postures récurrentes de la révolte, bien campée sur des jambes raides, bras levés ou étendus, alternant avec la rupture prévisible des chutes et des agenouillements. Trop, c'est trop, et les belles idées comme la qualité des artistes en scène se brisent sous l'assaut. Perdu dans le fracas, le cri de la louve n'atteint ni l'oreille ni le coeur. Dommage : plus légère, la leçon aurait pu être de belle portée. II
Jacques-Olivier Badia