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La chèvre au pied d'argent

Un loup, trois appétissants chevreaux et une porte close
font le bonheur de l'apéro au théâtre du Grand Rond.

Souvenez-vous... Vous étiez petit(e), tout(e) petit(e) et assis(e) sur les genoux de votre grand-mère qui vous racontait quelque terrible histoire dans laquelle un loup affamé tentait – en vain – de gober goulûment de gras gorets goûteux.
Souvenez-vous encore, Looney Tunes, Merry Melodies : vous étiez un peu plus grand(e) et devant la télé, regardant avec fascination un loup frénétique dérouler une langue extatique à la vue d'une bimbo pneumatique, ou deux chasseurs poursuivre en barque un minuscule canard, foncer sur la terre ferme, escalader un arbre en taillant de l'hélice une échelle en montant, en descendant un escalier.
Et vous vous souviendrez de même, si vous allez cette semaine au théâtre du Grand Rond à l'heure du soleil (enfin !) mourant, avoir vu un étrange loup à langue fine tenter de dévorer à la mode Tex Avery une charretée de chevrillons chevrotants.


"Tu veux rencontrer des chevrettes de ta région ?"
Il était donc une fois une chèvre paradoxale puisqu'un poil cochonne, mère célibataire de trois ravissants chevreaux aux noms de friandise et réduite, pour survivre, aux expédients les plus olé-olé. Hors publicité, sa vie se passait en puisage d'eau et récolte de foin destinés à nourrir ses enfants – exténuante activité, et dangereuse avec ça puisqu'un jour elle se blessa. A la patte. Qu'il fallait bien faire raccommoder, fut-ce à Saint-Jean, de fil d'argent. La pauv' biquette donna donc les meilleurs recommandations à ses chenapans, convint avec eux d'un code pour son retour afin qu'ils n'ouvrissent pas au loup, ce grand dévoreur de cabris seulets, et partit.
Jamais enfant sage et loup lointain n'ont fait bon conte. Aussi nos caprins prirent-ils leurs aises sitôt leur mère partie, vidant les bouteilles et surfant sur Internet, tandis que le loup, qui comme par hasard avait tout entendu, s'entraînait à contrefaire la voix maternelle afin de pénétrer dans les aîtres et y boulotter les naïfs chevrolets (sic).
Las ! Y a plus d'jeunesse, mon bon monsieur, et les chevreaux ne se laissèrent pas prendre à cette langue lourde, faute de feinte finesse féminine. ...Finesse ? Langue ? Qu'à cela ne tienne, le féroce canidé fonça incontinent chez le forgeron du village se faire marteler le génioglosse, l'hyoglosse, le styloglosse et le palatoglosse – bref, se faire affiner la langue sur l'enclume à grands coups de masse.
La suite ne se raconte pas vraiment, sinon pour dire que l'affaire ne se fit pas aussi facilement, qu'il fallut au fauve payer de sa personne, que les chevrillons furent bâfrés, le lupin malade, la chevrette pas contente, le tisonnier rougi, les chevreaux rendus et le dévoreur peut-être dévoré. En gros et pour faire vite.


"Tu veux rencontrer des loups de ta région ?"
On aura reconnu sans peine dans Le loup et les chevreaux le très vieux thème de bien des contes, celui du loup dévoreur, emprunté en l'occurrence à un recueil collectif de "belles histoires", Contes méchants pour se faire peur. Littérature jeunesse ? La cas échéant, pourquoi pas, mais Amar Guerfi en livre ici une version pour adultes à haut pouvoir de disjonction de neurones, emballée dans une mise en scène et un jeu qui empruntent plus au dessin animé de grande époque qu'à l'Actor's Studio.
Passons rapidement sur l'énergie trépidante, l'entrain frénétique et le rythme suraccéléré de la chose pour noter la révérente référence à l'inépuisable Tex Avery. Tout comme le maître de l'humour animé dans son domaine, Amar Guerfi s'assied joyeusement sur tous les codes et conventions de scène, entre, sort, revient, galope hors cadre et hors salle, passe entre les tables et la tête par la porte pour effrayer le passant de la rue des Potiers, mime, imite et bruite à tout bout de champ dans un grand bazar très contrôlé de gestes tumultueux et de grimaces torses.
On ne s'étonnera pas d'y trouver comme un petit air de déjà vu : outre le caractère un peu répétitif de certains effets (pratiqués, hélas, au-delà de ce qu'exige le comique de répétition, mais sans trop d'excès), bien des gags et des ficelles rappellent deux inénarrables loufoques déjà vus en ces murs, M. Jean et Mme Jeanne. Rien d'étonnant à cela puisque ce sont eux, ou plutôt leurs avatars réels Amélie Vignaux et Hassan Ayoudj-Tess, qui ont assuré la direction d'acteur du spectacle. On ne s'en plaindra pas. Survolté, absurde, hilarant, laissant belle part à l'improvisation et au rebond, Le loup et les chevreaux culbute allègrement le conte de mémé sur la table de la cuisine, jupes par-dessus tête et culotte de travers, pour le plus grand bonheur du grand resté un peu enfant, mais pas trop tout de même.
Le seul, ce soir-là, à manquer à l'affaire était le public – la faute, semble-t-il, au soleil revenu, qui pousse plus volontiers le vespérambule vers les terrasses de café qu'entre des murs trop vus. Dommage. Mais qui voudra voir le loup sait désormais où aller, et il était plutôt deux fois qu'une. II

Jacques-Olivier Badia

Le loup et les chevreaux
Le loup, en bonne et fâcheuse posture. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)







Théâtre
Le loup et les chevreaux
De et avec Amar Guerfi.
Direction d'acteur : Amélie Vignaux et Hassan Ayoudj-Tess.

Théâtre du Grand Rond, 23 rue des Potiers à Toulouse.
Tel. 05 61 62 14 85. http://grand.rond.free.fr

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Le loup et les chevreaux 2