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De la difficulté à être proche de ses proches

In extremis #5, consacré à la littérature contemporaine,
se poursuit au théâtre Garonne avec Loin d'eux
et la compagnie Les Possédés.

Décidément, ce début de mai aura été riche en solos de qualité. Après le texte de Serge Valletti proposé par Denis Rey au théâtre du Grand Rond, celui de Duras interprété par Sylvie Maury à la Cave Poésie, voici le très beau texte de Laurent Mauvignier : Loin d’eux, porté par Rodolphe Dana et dirigé par David Clavel. Les Possédés font désormais partie des familiers du Théâtre Garonne : ce collectif y a présenté du Tchekhov (Oncle Vania) et du Jean-Luc Lagarce (Derniers remords avant l’oubli et Le Pays lointain).
On retrouve l’un d’entre eux dans un texte qui, justement, n’est pas sans rappeler les pièces de Lagarce : non-dits flottant entre des êtres prétendument proches, distance irréductible, hésitation entre amour et indifférence... Toutefois, Loin d’eux n’est pas une pièce de théâtre, mais un roman : il s’agit pour les Possédés d’habiter des mots adressés au seul lecteur, d’y trouver une place pour la scène, qui est place faite au corps, à la voix et surtout aux silences – in extremis toujours, limites de ce que le théâtre peut faire sien.


"Je me sers de vos présences comme d’un outil pour supporter les heures", lance Luc. Ce n’est pourtant pas une parole adressée, plutôt la marche d’une pensée solitaire – sans envisager le destinataire autrement que dans l’affirmation d’une absence, voire le refus d’une présence. Il ne s’agit pas d’un monologue et c’est bien là toute la richesse du texte comme de l’adaptation : Loin d’eux est un drame familial conté tour à tour par ses témoins et acteurs, un chœur de voix et de visions du monde pour un seul comédien – cette pluralité, il faudra qu’il la porte.
Parfois, Rodolphe Dana sera Geneviève, la tante de Luc, ce jeune homme que n’ont jamais séduit une vie provinciale ni la perspective d’un humble boulot à proximité de son entourage familial. Puis Rodolphe sera Luc lui-même, comme pour un peu de lumière sur ce personnage central qu’un premier regard ne faisait qu’obscurcir. Plus loin, Marthe, la mère – aimante, désespérément suspendue aux derniers mots laissés sur un post-it, en phrase inachevée, mystérieuse. Un mère face à l’abîme de la mort qui s’est ouvert, un jour, et a engouffré son enfant sans autre explication que des mots opaques.
Plus loin encore, le père, Jean – aimant aussi, bien que tout le monde autour de lui en doutât. Un père qui n’a plus qu’à mesurer tout l’inacceptable d’une vie chargée de silences et d’incompréhension. "Moi j’peux pas parler", grogne-t-il, "J’peux rien dire sans gueuler". Il aurait bien aimé, cet homme taciturne aux doigts couverts de peinture, pouvoir montrer à son fils la part combative de l’homme sous son apparente résignation à la routine de l’usine… Il y a là une détresse qui est au-delà du deuil, pour laquelle son frère Gilbert ne trouve pas de pansement.

"C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret", constate Geneviève. La mort dévoile les zones d’ombre, les circonscrit brutalement : qu’est-ce qui n’a pas été fait qui aurait dû l’être ? qui n’a pas été compris ? Pendant cinquante minutes, ce ne sont que paroles mesurant un fossé, tout l’infranchissable et l’insondable de cet abîme que peut devenir l’être cher lorsqu’il disparaît. De façon étrange, les propos de Luc lui-même – dont la présence est originale, au demeurant – ne réduisent en rien le mystère qui se creuse. Et mystère des plus humains, on le devine : un mal-être à la portée de tout le monde, qui sait.
Tous les "tu" et les "vous" de ce texte ne sont que mensonges d’une communication, ou plus précisément fantômes, fantasmes : il est au pouvoir du théâtre de faire de ces monologues romanesques une parole qui aurait, à défaut d’un interlocuteur réel, le public pour destinataire. Avec une simplicité confondante, Rodolphe Dana raconte aux spectateurs cette histoire familiale, le prend à témoin. Plus le texte se déroule, plus il s’éloigne, replie ses personnages comme pour recréer sur la scène même la bulle du roman. A la toute fin, le public n’existe plus, le comédien parle dans le vide béant d’un plateau désert – le très vaste plateau du Garonne, qu’il faut s’imaginer nu et faiblement éclairé. Ce vide saisit avec une rare brutalité.
Un moment aux limites de la lettre et de la scène ? Certainement.

A suivre dans le cadre d’In extremis #5, et tandis que continue de se jouer Vie de Joseph Roulin, un Happening pédagogique : des performances (Zahia Rhamani, ou encore Christophe Fiat sur Stephen King), des rencontres avec François Cusset et Boris Charmatz, un atelier sur l’œuvre du Roumain Liviu Rebreanu et un autre sur les généalogies de l’absence – de quoi étudier l’idée aussi intéressante qu’improbable d’une "école de la littérature". II

Manon Ona

Loin d'eux
Clavel et Dana. En bas, Laurent Mauvignier (Photos DR)










Théâtre
Loin d'eux
De Laurent Mauvignier / Cie Les Possédés
Mise en scène : David Clavel.
Avec Rodolphe Dana.

Théâtre Garonne, 1 avenue du Château d'Eau à Toulouse.
Tel. 05 62 48 54 77.
www.theatregaronne.com
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Laurent Mauvignier