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Marche ou crève l’écran

Tentative de rendre le poids, la densité et la force
de La loi du marcheur, créé au TNT
par Nicolas Bouchaud d'après la vie de Serge Daney.

Etrange : du théâtre pour parler de cinéma. On pensait les deux arts frères ennemis et pourtant, difficile de trouver plus laudateur. Tout ça pour dire qu’un événement insolite s’est produit et se poursuit encore quelques jours au TNT : le théâtre parle de cinéma dans La loi du marcheur, de et par Nicolas Bouchaud – le retour de l’enfant prodigue sur les planches du TNT, dans une mise en scène d’Eric Didry. Adapté du film "Itinéraire d’un ciné-fils", réalisé en 1992 par Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin, le spectacle retransmet jusque dans les hésitations et tics de langage, la voix de Serge Daney recueillie par Régis Debray.

Un critique singulier
Qu’est-ce qu’un spectateur ? Au cinéma, c’est l’expérience individuellement partagée que l’on fait de l’autre ; à la télé, une expérience formatée et programmée de l’autre, dans ce qu’il a de plus insipide et de plus universel. Et au théâtre alors ? Eh bien au théâtre, cette expérience de l’autre se joue dans l’immédiateté et elle se porte au carré par l’acteur qui, le temps d’un spectacle, joue l’autre (le rôle) et se joue des autres (le public).
Petite réflexion en guise d’introduction que vous avez toute latitude de juger, déprécier, ignorer en lisant ce papier, mais qu’il vous sera impossible de passer sous silence en assistant à la performance de Nicolas Bouchaud dans la peau de Serge Daney.
Un instant, la pièce déroute. Par sa simplicité, son austérité quasi janséniste, son iconoclasme. – Mais il est bien question d’image, dans le dépliant ?! – Certes, mais ne sont-ce pas les morales les plus austères quant à la représentation qui donnent le plus de force aux images ? C’est justement parce qu’elles recèlent un pouvoir insoupçonné qu’il faut s’en servir avec parcimonie : "Les choses naissent, naissent très fort, puis déclinent", en parlant du début du cinéma et de l’entrée en gare du train de la Ciotat. Y a qu’à voir "Avatar" ! un des derniers épigones du sensationnel au cinéma, et s’étonner à l’occasion des moyens qu’il leur faut déployer aujourd’hui pour nous arracher un "waouh !" et encore, pas trop fort…
De l’image, donc, de sa force et de son influence sur ce personnage, de ce prêtre cinéphile qu’était Serge Daney, intercesseur entre l’image et le spectateur ; de sa vie et son histoire de et par le cinéma, car en tant que fils de son temps, il n’a pas manqué d’être un ciné-fils, comme le rappelle le titre de l’entretien dont est tiré le projet.
La loi du marcheur
, c’est l’itinéraire intellectuel et, immanquablement, existentiel de ce critique singulier pour qui écrire n’est pas resté lettre morte, mais s’est concrétisé dans l’acte de relier les autres, de prendre à charge son rôle de passeur entre les deux rives qui séparent spectateurs et réalisateurs, de maintenir la mémoire vive d’événements qu’on pensait encore récemment ne jamais devoir se reproduire.

Performance
Je n’en dis pas plus et vous invite plutôt à aller voir ce spectacle qu’un résumé, même fidèle (je ne parle pas du mien, plus que fragmentaire), ne parviendrait pas à restituer dans sa verve, son ton et sa proximité instaurée par l’acteur magistral qu’est Nicolas Bouchaud.
Et puis c’est une sorte de performance, ce théâtre-là, dans le sens d’événement théâtral : cet espace commun partagé le temps d’une représentation, qui ne se reproduira pas, n’a pas vocation à se répéter et transmet quelque chose d’unique. C’est l’ambiance, le climat intimiste que la scénographie plus que minimaliste souligne par une quasi absence – j’entends, par ses moyens mesurés laissant tout le loisir et l’espace à l’acteur d’instaurer un lien avec le public.
D’ailleurs l’espace est savamment disposé, insensiblement dissocié entre espace de représentation et espace du spectateur, les deux venant à se confondre à certaines occasions, comme au début lorsque l’acteur reproduit et réfléchit les attitudes des spectateurs, miroir vivant du quatrième mur ; ou, plus tard, lorsque le public est sollicité pour communiquer son expérience cinématographique (topographie d’une mémoire collective du cinéma). La lumière n’isole pas les espaces, elle les distingue ou plutôt les souligne tout au plus, sans les exclure, pour les laisser circuler librement.
Les intermèdes enfin, ces passages de "Rio Bravo", le "film de chevet" de Serge Daney, projetés puis reproduits par l’acteur dans une pantomime loufoque, pleine d’autodérision mais aussi de jubilation infantile à rejouer les héros de sa jeunesse.
Ce spectacle retranscrit dans une économie totale une pensée et une voix dont on aimerait qu’elle nous suive pour regarder les choses avec plus d’acuité et de plaisir : on oublie trop souvent que dans voir, il y a voix… II

Christophe Lucchese

La loi du marcheur
Nicolas Bouchaud ; en bas, Serge Daney.
(Photos Brigitte Enguerrand et Françoise Huguier)









Théâtre
La loi du marcheur
(entretien avec Serge Daney)

Créé et interprété par Nicolas Bouchaud.
Mise en scène : Eric Didry.
D’après "Itinéraire d’un ciné-fils", entretien par Régis Debray pour le film de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin.
Collaboration artistique : Véronique Timsit. Lumière : Philippe Berthomé. Scénographie : Élise Capdenat. Son : Manuel Coursin. Vidéo : Romain Tanguy et Quentin Vigier.
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Serge Daney