accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Aiguillon, bouche d’en bas

L’amour en contes ou Le livre des amours, spectacle en langue des signes et français, au théâtre du Grand Rond.

Enfonçons quelques portes mal ouvertes : qui dit spectacle bilingue n’entend pas surtitrage, traduction secondaire, ouverture linguistique en marge d’un spectacle en train de se dérouler – choix malheureusement majoritaires, pour des questions de travail probablement. Non, qui dit spectacle bilingue en français et en langue des signes dit comédiens signant : expression linguistique certes, mais aussi jeu théâtral propre aux codes de cette langue.
On peut l’imaginer, le travail de concordance théâtrale entre comédiens signant et comédiens entendants n’est pas une mince affaire et nécessite un minutieux travail de couture. La compagnie de la Pierre en Bois s’y est attelée : Thierry Manuel met en scène Le Livre des amours d’Henri Gougaud – spectacle autrement sous-titré "contes de l’envie d’elle et du désir de lui". Tout un programme ! La compagnie conseille ses turpitudes verbales aux adultes consentants de plus de seize ans. Le Clou pour sa part remarque que la poésie du texte est telle qu’il ne bascule jamais dans l’obscénité.


Crudité pudique
L’oxymore n’est pas de trop pour ces petits bijoux de contes, qui causent fesse avec un naturel rare. Retour à l’âge de la création pour un Eden revisité : la femme et l’homme furent créés incomplets, fruits d’un dieu pudibond. Point de "trou mignon" pour accueillir le non moins existant "frétillant" : problème, gâchis. Henri Gougaud, inspiré par les contes de tradition orale de diverses cultures, narre l’outillage de madame et de monsieur, la découverte du coït et autres mignardises avec un grand renfort de personnages hérités du fabliau (le vieillard libidineux, la dévote qui n’est pas de reste etc.)
Plus encore que le contenu des récits, l’écriture impose une espiègle exploration verbale de ce vaste sujet. On sait que de toutes les réalités de ce monde, le sexe de madame et celui de monsieur ne sont pas les moins lotis en ce qui concerne l’inventivité de la langue – noms de fruits, de fleurs et d’animaux, en matière de synonymie douteuse et colorée on a rarement vu mieux. Henri Gougaud nous fait réviser notre catéchisme mais ne s’en contente pas : outre le répertoire rigoureux des désignateurs les plus usités, il s’applique à un poétique travail de métaphores, semant par dizaine d’ingénieuses trouvailles – la grotte à bonheur, le doigt sans ongle, le tunnel d’amour, le garnement joufflu et j’en passe.
On imagine le conteur malicieusement appliqué à tourner ses phrases en faveur de ce gourmand travail, à s’obliger à nommer pour mieux pouvoir inventer… Une fois, un mot en quatre lettres fait intrusion au milieu de ces délicatesses : on entendrait presque le public sourire de soulagement (aaah, restons humains tout de même). Virtuosité et complicité au rendez-vous, mais un petit regret tout de même : où, les amours homosexuelles… ?

De meilleures volontés qui s’égarent parfois
Difficile d’émettre un jugement uni à l’égard du travail accompli par la compagnie : ce spectacle a les défauts de ses qualités. On ne peut qu’admirer la volonté de conter avec un bilinguisme équitable pour le public entendant et non entendant : la compagnie enchaîne des configurations différentes, alterne les situations de traduction ou les gomme en proposant de véritables duos – à la fois linguistiques et théâtraux, le jeu de la comédienne non entendante (Delphine Saint Raymond) ne reposant pas sur les mêmes codes, notamment en ce qui concerne l’expressivité du visage.
Défaut corollaire : la plupart du temps, la vapeur se renverse et les comédiens entendants semblent en oublier de conter, d’investir leur corps pour porter le texte. Les moments les plus vivants sont encore ceux où Delphine S. R. et Nina Kayser content ensemble, à la fois autonomes et complices, aussi présentes l’une que l’autre et s’accordant parfois un véritable échange de personnage à personnage. Pour le plaisir sexuel je ne sais, mais pour l’interprétation de cette première, les dames étaient largement au-dessus – côté messieurs, il est malheureux que certains contes soient réduits à une récitation*, qui plus est écrasée par la présence de la comédienne non entendante.
De même, on salue la volonté de ne pas proposer une fois de plus des contes épurés où la parole est reine – vous savez, le conteur solo sur son tapis, qui a plutôt intérêt à être sacrément bon s’il veut tenir son public éveillé… Non, la compagnie choisit les raffinements : un accompagnement musical discret mais qui créé des ambiances (François Bombaglia) des variations de supports avec une intrusion filmique des plus cocasses, des effets d’ombres chinoises et même une ébauche de castelet. Fort bien, mais à peaufiner aux articulations : quel bazar pour les changements, quel cache-misère que les adresses bouche-trou au public !
Bref, un texte de qualité, un travail intéressant mais encore très vert et brouillon. Ce n’était jamais qu’une première : on peut tout à fait espérer qu’une fois les marques prises, les comédiens parviennent à s’imposer et à huiler l’ensemble. Ce devrait alors fonctionner fort bien. II

Manon Ona


*Renseignement pris, une distance des messieurs due en tout ou partie à des changements
de distribution de toute dernière minute. Parions que la chose, aujourd'hui, ne se ressent plus guère.
Le livre des amours
Les gestes de l'amour ? (Photos Mona / Le Clou dans la Planche)




Théâtre
Le livre des amours
Spectacle bilingue français - langue des signes

D'Henri Gougaud / Cie La Pierre en Bois.
Mise en scène : Thierry Manuel.
Avec Delphine Saint Raymond, Nina Kayser, Régis Lux,
Benjamin Nakach.

Musique : François Bombaglia.

Du 10 au 14 novembre à 21h. Tarifs 8 et 12 €.
Théâtre du Grand Rond, 23 rue des Potiers à Toulouse.
Tel. 05 61 62 14 85. http://grand.rond.free.fr
galerie d'imagesportrait (vide)interview (vide)
Le livre des amours