Le soleil était au rendez-vous, ce mardi, jusque dans le théâtre du Grand Rond où le cuarteto de Liubila a élu domicile pour l’apéro-spectacle de cette semaine. Avec Matthieu Guenez à la guitare et à l’accordéon, Marc Etiève à la contrebasse, Léonor Harispe au chant et Laura Barrado à la percu et au chant, Liubila c’est un groupe qui du haut de ses quatre ans d’existence, gaze à la chanson espagnole, à la musique manouche, au blues et à la milonga, mélange des cultures latino-américaines oblige.
Chapeau vert, chapeau rouge
De la comédie aussi, puisque les chanteuses viennent toutes deux de la compagnie universitaire des Anachroniques. Le lien de cause à effet ne va pas de soi, il n’en a pas moins l’avantage de jeter quelque lumière sur la présence scénique et les échanges entre les deux chanteuses s’amusant à se renvoyer la réplique comme dans Veinte años, parodiant des commentateurs sportifs dans (je traduis), Si j’étais Diego Maradona, ou bien adoptant l’attitude gouailleuse du marlou habitué des milongas de Buenos Aires dans une chanson argentine connue des danseurs de tango.
Les deux musiciens, derrière la guitare, la contrebasse ou l’accordéon, touchent à tout, ne rechignent pas à passer du flamenco au blues, et puis tiens au manouche, le temps d’enfiler des lunettes noires pour pousser la note bleue ou d’agripper la guitare pour rendre un petit hommage à Django. Laura (chapeau vert) s’occupe de la percu, secouant des œufs ou le tambourin, retournant le bâton de pluie de poche ou accompagnant au cajón, assaisonne sans trop accompagner, Marc Etiève à la contrebasse se chargeant de creuser comme il faut les temps.
Le répertoire maintenant. Passionné sans sombrer dans le pathétique, avec une forte tendance à la chanson d’amour et aux tons sombres avec Los ojos negros et Lagrimas negras, ou des histoires d’amour qui se rompent avec Veinte años déjà citée plus haut ; et puis le ton plus léger, mélange de football et de comédie, avec Maradona ou les machos à la dignité mise à mal. Notes bleues et chansons noires : on s’éprend de gitanes, on menace de se poignarder dans le cœur, mais surtout on le dit et en chantant, ça évite les tragédies inutiles.

Point trop n’en faut ! Une guitare, une contrebasse et puis deux voix. La première, celle de Léonor Haspire (chapeau rouge), porte la passion dans un jeu alternant entre retenue et effusion, trop mélodieux pour être un sanglot et ductile pour se poser avec lourdeur. Rejointe par la voix plus rauque de Laura Barrado qui tantôt soutient en basse, tantôt réplique avec repartie, le chant n’accuse aucune mauvaise note et se déploie dans l’espace très ouvert de la formation instrumentale.
Question percussions, on en demanderait peut-être un peu plus, pour varier les timbres, diversifier les couleurs et accompagner les sauts entre les différents continents auxquels est emprunté le répertoire ; des percussions aussi pour souligner les nombreux changements rythmiques qui font de chaque morceau une saynète ou une romance mise en musique. Dans son ensemble, c’est un condensé de mesure et de musique qui crée une atmosphère intimiste que le timbre espagnol fait vibrer et la guitare swinguer. II
Christophe Lucchese