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A l'absente

Vincent Ferrand joue les balances du fantasme
avec Le silence de Lina Lamont, au Vent des Signes.
"Does anybody here remember Vera Lynn / Remember how she said
that we would meet again some sunny day ? / Vera, Vera, what has become of you ? /
Does anybody else in here feel the way I do ? - Pink Floyd, Vera (in The Wall, 1979)

Quelqu'un se souvient-il ici de Vera Lynn, comment elle disait que nous nous retrouverions, un jour ensoleillé ? Vera, Vera, qu'es-tu devenue ? Quelqu'un d'autre, ici, ressent-il les choses comme moi ?" Anachronisme mis à part, il ne faudrait guère que remplacer le nom de Vera Lynn, chanteuse britannique très oubliée, par celui de Lina Lamont pour faire de la chanson des Pink Floyd le fil et le leitmotiv du spectacle que présente Vincent Ferrand au Vent des Signes, Le silence de Lina Lamont : l'obsession d'un homme pour une image de femme, actrice fictive et héroïne de la plus célèbre des comédies musicales, Chantons sous la pluie (Stanley Donen et Gene Kelly, 1952).

"La vraie vie, c'est au cinéma qu'elle la vit."
Cela commence, continue, finira au téléphone, dans la quête incessante de l'absente dont l'image, les images, défilent sur écran comme dans la mémoire de cet admirateur anonyme. Projection dans un crâne, Le duelliste chevaleresque, Prince et scélérat, Trois mousquetaires...
Séquences de vies rêvées dont se nourrit l'imaginaire réalité de Lina Lamont, actrice jouée que sa voix de crécelle, soudain révélée, conduit au ridicule, à la chute sans relevailles possibles dans la répétition cruelle d'une scène de trahison : comment, alors qu'elle chante Singin' in the Rain, trois messieurs espiègles et vachards lèvent littéralement le voile sur la supercherie d'un doublage destiné à préserver l'image scintillante de la vedette au détriment du talent de son ombre. "What a glorious feeling..."
Alors l'énamouré, l'éperdu, le fasciné chante, chante pour celle dont la réalité le fuit, mêlant des grondements de contrebasse aux notes claires du piano, les puretés classiques aux syncopes de scat, de rap, dans l'écho obsédant des geignements montés en boucles, le staccato artificiel de la boîte à rythme. Dénonce ce contre quoi elle ne peut plus lutter, perdue et disparue : les gloires clinquantes que fabriquent les journaux les écrans par paquets de cent, qu'ils détruisent avec la même facilité à la seule fin de nourrir le moulin à paillettes – des produits : "Lina Lamont c'est du cochon, c'est du jambon..." – l'inconstance versatile du spectateur, ce grand crémateur d'idoles, le mercantilisme tapi en embuscade derrière les prétextes de l'art. Offre son amour et sa compassion à tous les perdants de scène ou de vraie vie, oppose sa tendresse au rire tragique de la foule que sa cruauté exonère de la conscience de sa propre médiocrité.
La cherche en vain, sans fin – "The end", ce mensonge – pour lui dire son amour, jusqu'à se perdre dans l'entredeux du réel et du fictif : "J'ai parfois l'impression qu'elle est plus réelle que moi."


"Non Lina n'est pas aimantée, elle ne colle pas au frigidaire."
C'est un beau et étrange travail que livre là Vincent Ferrand, pianiste, contrebassiste, chanteur à voix perchée – grand ordonnateur de boucles et d'échos, horloger d'une mécanique secrète dont le coeur est la cible, bâtisseur vacillant d'une ambiance indéfinissable placée hors d'un temps et d'un monde toujours plus évanescents à mesure qu'elle s'étend et s'impose.
Ses moyens sont ceux de la musique et du chant, de l'entrelacs sonore, de la vidéo (Fabrice Guérin) et de brefs moments de jeu théâtral sans fioritures. Son espace l'abîme infime, infranchissable, séparant la réalité de la fiction, que creuse à sa manière la vieille comédie hollywoodienne avec ses films dans le film, ses acteurs jouant des acteurs, ses anachronismes de rencontre (censé se passer en 1927, Singin' in the Rain s'appuie sur une chanson écrite en 1929 ; le magazine Variety y fait pluie et beau temps sur scène, quand il ne fut créé qu'en 1933, etc). Son propos, la fabrique à rêves du spectacle, les amours, les cruautés qu'elle suscite, ces passions et trahisons qui la nourrissent alors même qu'elles semblent en gripper les rouages.
On y trouve, malgré la cohérence et la rigueur du travail, quelque matière à regrets. Celle contre laquelle on ne peut rien, d'abord, ces temps morts nés de la nécessité pour l'homme seul en scène d'aller d'un instrument à l'autre, ranger l'encombrante contrebasse, appuyer sur un bouton – passons.
Plus agaçant malgré sa pertinence, le déjà entendu d'une critique du star system, de la "peoplisation" mercantile de l'art, que compense avec bonheur le glissement discret et sensible vers un fond plus émotionnel, un simple chant d'amour offert aux losers magnifiques pourvoyeurs de rêves, aux perdants quelconques qui les rêvent et les trahissent. L'usage de la vidéo, qui gagnerait à être encore allégé, épuré, purifié de répétitions superfétatoires. Enfin, la déception de ne pas avoir vu plus et mieux exploité le caractère obsessionnel de cette quête monomane, laissant le spectacle s'appuyer sur un personnage curieusement dépourvu de masse.
Reste que cette impalpabilité, cette légèreté, cette fragilité de pelure s'accordent avec justesse à la tonalité de l'ensemble et font naître une émotion délicate, mouvante et indéfinissable, comme la pâlissure d'une passion ancienne que seule l'obsession sauve de l'effacement. "Lina, Lina, what has become of you ?" II

Jacques-Olivier Badia

Le silence de Lina Lamont
L'homme qui cherchait Lina. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)







Spectacle musical
Le silence de Lina Lamont
De et avec Vincent Ferrand (piano, contrebasse, voix,
jeu et machines). Mise en scène et vidéos : Fabrice Guérin.

Théâtre Le Vent des Signes, 6 impasse de Varsovie à Toulouse.
Tel. 05 61 42 10 70. www.leventdessignes.com

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Le silence de Lina Lamont 2