La ballade
du genre humain
Ni danse ni art plastique ni musique
et tout cela à la fois : ainsi se présente Limyth,
"perfordanse" mouvante
comme sable, à la MJC Roguet.
La MJC Roguet offre cette semaine les premières représentations publiques de Limyth, après quelques semaines de résidence dans le même lieu et à Mix Art Myrys.
Une plasticienne, deux danseurs et trois musiciens se sont réunis pour proposer une ballade du genre humain. Limyth, c'est en effet un peu plus que du théâtre d'ombre ou de la danse. Et pas seulement de la musique, mais davantage un univers sonore et visuel.
La Genèse comme au cinéma
Tout commence en face d'un grand écran blanc tendu en devant de scène. Le spectateur ? Plongé dans le noir et aussi seul qu'au cinéma. Mais sur cette toile ombre et lumière ouvrent la danse et la mèneront jusqu'au bout. Zoë Judell manipule à mains nues du sable étalé sur une table lumineuse. L'ombre et la lumière jouent ensemble dans de somptueux aplats nuancés. Le procédé donne naissance à toutes choses. N'en disons pas plus ici en ce qui concerne la technique : les artistes offrent la possibilité d'aller les rencontrer de l'autre côté, de comprendre les mécanismes et rouages de leur oeuvre – mais seulement à la fin, contrairement au théâtre d'ombre Indonésien.
De l'ombre naît la lumière : il s'agit bien d'une genèse, délicieusement et habilement orchestrée à deux mains – toutefois proportionnellement géantes, ces mains. Du coup, elles tiennent du divin et ce monde est inexorablement soumis aux douceurs et colères du créateur.
Nulle chose ne peut lui résister. Un seul souffle, un effleurement de doigt suffisent à tout métamorphoser. Les images, de véritables œuvres picturales, se font et se défont sous nos yeux et l'on pense inévitablement à Picasso et Clouzot pour le procédé. Les formes créent ainsi de multiples paysages emplis de formes tantôt abstraites, tantôt figuratives, qui conduisent dans une lecture narrative, celle de la naissance et l'évolution d'un monde très proche du nôtre.
Matières premières
Genèse, donc !Tout commence avec la matière première, les silhouettes humaines ne viendront que plus tard. Si tout est plutôt d'origine organique, la texture et la malléabilité même du sable s'y prêtent à merveille. Les danseurs ne seront tout d'abord qu'un magma de matière, puis végétaux, enfin fœtus pour finalement naître et, bien sûr, en tant que l'homme et la femme le couple originel.
Leurs ombres noires se confondent aux tableaux, y résistent, les subissent ou en deviennent complices. Elles changent parfois brusquement de taille, dans une danse toujours improvisée autour d'un canevas.
On les voit donc évoluer au fur et à mesure vers des gestes de plus en plus mécaniques, entraînant dans ce processus très humain les premières disputes, guerres et chaos intérieurs. Cependant, malgré toutes ces turbulences, tout reste toujours bien ancré dans une douceur et un fier optimisme. Les tempêtes sont paisibles et les colères brèves, un petit goût de paradis qui tient de bout en bout, principalement insufflé par ces bouts de doigts dans le sable et les musiciens.
Didgeridoo, flûte harmonique, clarinette et percussions créent à eux seuls un bel univers, riche de toutes ces sonorités habilement distillées. Les chants harmoniques et les chuchotements emplissent l'espace et apportent une chaleur jusqu'au public qui, sans cela, resterait sûrement en deçà de l'écran puisque aucun artiste n'est visible – excepté deux traversées des danseurs jouant, comme dans l'art de la marionnette, des rapports d'échelles.
Une très belle première, donc, pour ce spectacle qui devrait en mûrissant gagner dans les modulations, car on se laisse bercer un poil trop par un rythme assez linéaire. On se prend à regretter quelques secousses supplémentaires, quelques pulsions organiques sans doute, qui permettraient de franchir avec plus d'élan cette toile entre eux et nous.
Si les danseurs ont le mérite de ne pas être plus bavards que nécessaire, ils sont du coup juste un peu trop timides de leurs états – sans doute un effet de la première. Ces quelques détails mis à part, une œuvre aux moyens éclectiques, poétique et exigeante. II
Camille Chalain