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Déclaration d’outre-tombe

Déjà programmé en octobre, Lettre d'une inconnue,
de Stefan Zweig, revient au théâtre de la Violette.
Article paru le 3 octobre 2008

"Femme vous suis-je, et de grand songe, dans tout l’espace du cœur d’homme : demeure ouverte à l’éternel, tente dressée sur votre seuil, et bon accueil fait à la ronde
à toutes promesses de merveilles."
Saint-John Perse, Chanté par celle qui fut là.

Lettre d’une inconnue, ou l’abîme qui se creuse entre le sujet amoureux et son objet, le silence qui déréalise, de non-dit en non-dit, tous les possibles d’une histoire... Le nouvelliste autrichien Stefan Zweig, marchant selon son habitude dans le sillon ouvert par Freud, explore avec ce texte la naissance d’une passion obsessionnelle, où le sentiment travaille à sa propre exclusion. Esther Candaës et la metteur en scène Isabelle Ramade promènent ce spectacle de salle en salle depuis sept ans et l’adaptation proposée n’a plus à faire ses preuves : après avoir conquis un large public au Off d’Avignon, Lettre d’une inconnue a remporté le prix du meilleur spectacle solo au Chapeau Rouge. Esther Candaës reprend ce texte émouvant au Théâtre de la Violette.

"Je me précipitais dans mon destin comme dans un abîme"
Noir. Une voix d’homme surgit qui mentionne l’arrivée d’une lettre en ce jour d’anniversaire. Cet homme - un écrivain - fête ses 41 ans. Sur l’enveloppe, l’écriture est celle d’une inconnue. L’écrivain se met à lire : "Mon enfant est mort hier soir". Très vite c’est une voix de femme qui prend le relais. Lumière douce : une gracieuse inconnue en négligé début de siècle commence l’histoire d’une vie anonyme, prisonnière de cette douzaine de pages qui seules en témoignent. C’est un récit au bord de la tombe, une parole retournée qui fait acte d’un passé sombre, poignant.
Histoire d’une passion au long feu, née en l’âge tendre, dans la frustration d’un regard de treize ans. Un nouveau locataire s’est installé dans l’immeuble où l’enfant vit avec sa mère : un homme mystérieux, magnifique. Fascinée, la petite demoiselle se suspend en silence à l’existence de ce mondain qui s’entoure continuellement d’un cortège de jupons, de cet homme qui ne la voit pas. Un jour, c’est le départ, le déchirement.
Eloignée de Vienne, elle grandit dans cet amour secret qui se mue en passion, acquiert une maturité jusqu’à l’obsession ardente, charnelle, pétrie de désir. Retour dans la ville aimée : une nuit, trois nuits, l’homme verra en elle la jeune femme désirable qu’elle est devenue, sans se rappeler l’enfant qu’elle a été.
Les mois passent, un enfant naît sans père, la belle devenue femme se fait entretenir par des hommes qu’elle n’aime pas, entièrement vouée à son fantasme, chérissant l’idée de rejoindre un jour l’amant véritable. Mais l’histoire se reproduit dans son désastreux silence : leurs désirs se croisent à nouveau, sans que l’homme reconnaisse en cette femme mûre la jeune maîtresse de trois nuits passionnées...

"L’heure de passion qui se volatilise dans la fumée de l’oubli"
Assumée d’un bout à l'autre, la tonalité pathétique profite d’un certain réalisme de société, se teinte de cruauté. Cette nouvelle Emma, romanesque à mourir, Zweig la confronte à un mondain. L’intériorité féminine, tissée de respect et de pudeur, se heurte au dandysme, où l’extériorité mensongère est reine. Le pathétique se déploie dans cette conscience de l’individualité de l’autre, conscience qui retient l’aveu - la jeune femme sait qu’il n’est pas de réciprocité possible, mais la lucidité n’est rien auprès du sentiment. On pourrait croire qu’elle travaille à sa propre destruction, se fixe des obstacles imbéciles... Ce serait compter sans la subtilité de Zweig : au fil du texte, de petits éléments précisent le caractère impossible de l’union désirée.
D'où ce tragique poignant, qui obtient sur une majorité de spectateurs un effet rare. Certains s’émeuvent jusqu’aux larmes, d’autres n’adhèrent que moyennement à ce pathétique chargé : à chacun sa sensibilité. Reste un spectacle bien pensé, qui a pour mérite de ne pas se laisser piéger par le texte. Juste et délicate, la comédienne trouve un jeu très « petit », ne bascule pas dans l’écueil de la grandiloquence, se préserve des élans emphatiques mais qui seraient du plus mauvais effet. Nul besoin de doubler la tonalité pathétique. C’est d’ailleurs l’instant de déchaînement qui sonne le plus faux : la rupture est heureuse mais il faudrait la retravailler (une autre musique, peut-être). De même, la mise en scène évite le statisme, les lumières et déplacements de mobilier font varier les tableaux. Cependant, sur ce point, des instants musicaux voire chorégraphiés seraient les bienvenus. L’intériorité de cette femme pourrait faire l’objet d’une mise en scène - on est ici un peu trop près du simple récit.
Trêve d’objections pointilleuses, ne diminuons pas le succès de ce spectacle auprès du public : l’histoire est belle, n’est jamais que la version extrême d’un vécu à la portée de tous. Pensez à prendre vos mouchoirs. II

Manon Ona

Lettre d'une inconnue
Esther Candaës. (Photos Mona / Archives Le Clou dans la Planche)










Théâtre
Lettre d'une inconnue
De Stefan Zweig / Cie Fées et Gestes
Avec Esther Candaës.
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Lettre d'une inconnue