Les pestes sévissent tous les soirs au café-théâtre Les Minimes jusqu’au 31 octobre, dans un spectacle comique qui démantèle les ficelles du couple et s’en prend à la gent masculine sans gêne ni complexe. Hommes sensibles, s’abstenir.
Dos au public, caressées par une lumière rouge, les deux comédiennes commencent par une brève auto-présentation : "Nous sommes à moitié nympho, à moitié hystéro, nous sommes des femmes é-qui-li-brées !" Une heure de spectacle au cours de laquelle elles déboulonnent les hommes, les couples, montrent l’envers du décor des rendez-vous galants en passant au crible une femme s’y préparant, et ôtent d’emblée tout le romantisme qui peut encore être attribué aux relations amoureuses. Elles démontrent que l’instinct animal qui sommeille en tout homme fait fi de ce genre de considération même si, lorsqu’il séduit une femme, l’homme feint le contraire.
Mesdames, si vous ne savez pas encore que fleurs, billets doux et bouteilles de champagne ne sont que les cache-misère d’un objectif vieux comme le monde : vous faire passer à la casserole, les pestes vont vous l’apprendre. Et elles sont convaincantes.
"Ne vous mariez pas les filles, ne vous mariez pas",
chantait Boris Vian pour mettre les demoiselles en garde contre les années de malheur et de désillusion auxquelles elles s’exposaient en acceptant de se faire mettre la bague au doigt.
De manière moins raffinée que le poète, les deux pestes caricaturent les hommes en expliquant qu’il y a deux choses qu’ils détestent chez la femme : "le poil et l’intelligence" ou rient de leurs atouts physiques désormais révolus : "– Il avait un joli p’tit cul dans son jean moulant… – Oh, il l’a toujours !.. le jean." Mais elles ne se bornent pas à critiquer les hommes sans s’en prendre à leurs compagnes, qu’elles soient filles d’un soir ou collègues de bureau –ces "allumeuses" qui ne "marchent pas, qui ondulent", qui ne "parlent pas, qui gémissent". En vraies sorcières machiavéliques, elles conseillent aux femmes de devenir elles-mêmes des allumeuses en s’attaquant au mec des autres.
Parmi les autres tactiques observées chez les femmes qui veulent grader leurs maris, les pestes se penchent sur la recette la plus usitée : celle du régime. Les hommes se goinfrent des bons plats que leur ont cuisiné leurs épouses, "mais nous on crève la dalle au-dessus de nos casseroles", déplore l’une des deux pestes. Les femmes font alors une dépression et voient leurs maris partir avec des "grosses joyeuses". La comédienne, qui donne à ce moment-là dans le registre tragique en imitant la femme éplorée en carence de tendresse, suscite l’hilarité du public.
La femme est l’avenir de l’homme…
Ces pestes diaboliques remettent les pendules à l’heure dans l’esprit des âmes naïves qui croiraient encore au prince charmant : le fonctionnement d’un couple repose bel et bien sur des lois universelles et les mêmes comportements sont observables chez les mâles en quête de femelles.
Dès que les lumières font plein feu sur leurs visages joviaux et leurs mines espiègles, le couple est démystifié par les deux comédiennes. Le rythme de leur spectacle est soutenu, la cadence effrénée et les répliques, qui ne ratent pas leur effet comique, sont enchaînées avec toute l’énergie propulsée par des comédiennes qui ne mâchent pas leur texte. Les mots fusent et se font échos, les boutades et les moqueries sont jetées comme des pierres aux visages des hommes de l’assistance et rebondissent sur leurs compagnes, lesquelles occupent généralement le siège d’à côté. Un couple installé au premier rang devient le bouc émissaire du spectacle – il en fallait bien un. Quasimodo et son Esméralda en prennent pour leur grade pendant une heure, avec l’humour cinglant qui traverse le spectacle.
Un seul passage traîne quelque peu en longueur, celui où l’une des pestes se rend dans un magasin, pressée d’y acheter un homme. Les deux comédiennes font le tour des hommes du public, peu nombreux ce soir-là, se penchent sur un premier "en kit, genre Picasso dernière période", puis sur un autre, "un rebut", ou sur un troisième qui possède un "système autonettoyant " etc. Malgré plusieurs bonnes trouvailles, ce moment casse quelque peu le rythme du spectacle, qui perd par conséquent en énergie. Peut-être est-ce aussi dû aux rares présences masculines de l’assistance, fait qui ne rend pas la chose aisée pour les deux comédiennes. Elles ne manquent d’ailleurs pas de préciser que, les soirs de foule virile, elles jonglent entre un plus grand nombre d’hommes.
Dans une interactivité constante avec le public, les comédiennes rebondissent sur ses mots et savourent les situations de proximité avec ces messieurs qu’elles fustigent tant. Loin de se sentir vexés, ceux-ci rient de bons cœurs et semblent reconnaître à bien des égards, malgré la trivialité des propos énoncés, des situations vécues. Qui, en effet, ne s’y reconnaîtrait pas ? Les pestes ont l’honnêteté d’annoncer d’emblée la couleur en brisant les tabous et la mauvaise foi. Elles interprètent ce spectacle drôle et jubilatoire avec brio. A savourer seul ou en couple. II
Mélinée Benamou