accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Quand déraillent
les syllogismes

Jacques Gamblin et François Morel nouent
les vertigineux Diablogues de Roland Dubillard au TNT.
"Il fait chaud ici, permettez que j'ouvre une parenthèse."
Alphonse Allais


La thématique des "folies ordinaires", sous laquelle on vit se jouer du Alan Bennett, du Jean-Michel Ribes et du Rémi De Vos entre autres, coiffe cette semaine un texte rare. Les diablogues de Roland Dubillard touchent aux pratiques familières des détraqueurs du langage et trouve pourtant sa place propre – on songe à Beckett et ses rondes métaphysiques, à Ionesco, mais aussi à Raymond Devos ou encore Alphonse Allais, autant de violeurs de mots sur le fil de la plaisanterie…
Dia-logos : en grec, circulation de la parole. Diabolos : au contraire, ce qui divise. Le néologisme de Dubillard constitue une belle trouvaille : diablogue, l’impossible rencontre entre deux êtres doués de parole ? Ou encore, l’impossible rencontre du mot et de la chose, l’éclatement du signe verbal ? Et le renouement peut-être, malgré tout, dans le partage théâtral même ? Folie pour sûr, ordinaire si l’on accepte la loupe de l’hyperbole et que l’on considère la part dérisoirement humaine, par-dessous. Un plaisir, en tout cas, que ne diminue pas l’interprétation ingénieuse de Jacques Gamblin et de François Morel, ni la mise en scène délicate d’Anne Bourgeois.


"Pour qu’une chute mouille, il faut qu’il y ait de l’eau."
Est-ce correct d’avancer que la pluie mouille ? N’est-ce pas plutôt l’eau, qui mouille, et encore, dans le cas d’une averse, ne serait-ce pas la chute elle-même ? Craindre la pluie, n’est-ce pas dans le fond avoir peur de la police ? Possible. Avec les diablogueurs, la logique verbale n’est à l’abri de rien, c’est une déferlante de connections improbables qui s’abat sur le sacro-saint Logos et ses rouages les plus huilés – on voit d’ici Aristote et Quintilien se retourner dans leur tombe…
Ils sont deux : leur nom est personne et leurs langues se déroulent au milieu de pas grand-chose, dans une série de diablogues que situent vaguement des contextes sommaires. C’est l’armoire où l’un fatigue l’autre avec sa "musique de placard", à l’abri des oreilles de sa femme. C’est la salle où l’un et l’autre jouent au ping-pong sans table ni balle – et pourtant ils jouent, moyennant des services en claquements de langue, des onomatopées liftées, de virtuoses enchaînements "taping-tapong".
C’est également le supposé pont duquel sauter, à deux, pour peu que vienne le "hop" propitiatoire – et quel mot, ce "hop", tout un programme de partage et de complicité, un si petit mot auquel suspendre l’existence ! Et hop, c’est fait. A Paris, il y a bien des rues qui ne valent pas les montagnes où glissent les limandes… Et les montagnes, s’il fallait les décrire, ce serait probablement quelque chose comme un tas de baleines figées et anguleuses. Quant à l’alcool, "ça tue à la longue mais pas à la même longue que le feu", qu’on se le tienne pour dit !


"Vous voyez ce que l’on découvre quand on raisonne un peu…"
La scène est ce lieu dépeuplé où deux hommes cherchent à retrouver le fil qui idéalement devrait lier le mot à la chose, permettre à la pensée de suivre son chemin dans le monde. Fil rompu, malmené par un embrouilleur de marionnettes humaines, à ne plus rien savoir des objets qui constituent une vie d’homme et jusqu’à l’homme lui-même, ne plus trouver le mot juste pour dire la vie, la sensation de vivre. Les signifiants les plus communs sont pipés : un compte-goutte ? Si l’on prend le temps d’entrer dans le détail (et ils y entrent avec fracas), la réalité se met soudain à bousculer le mot, le fait imploser. Un compte-goutte ? A la rigueur, un "pousse-goutte", et encore…
Ils nous mènent loin dans le labyrinthe du sens, ces deux hommes restés dans l’enfance du langage. S’en prendre au fonctionnement de la langue est aussi une façon de miner le rapport au monde, de souligner la fausse évidence du décryptage. Le terme logos désigne à la fois le verbe et la raison, ou plus précisément un concept selon lequel la raison est verbe...
On voit de quel vertige Les diablogues auraient pu menacer le spectateur, si Dubillard avait poussé son mécanisme plus avant. Au-delà de la limite souriante qu’il s’est fixé, on basculerait dans une métaphysique beckettienne – ce suspens au seuil du tragique, soupçon d’une béance autre, fait tout le piquant du texte.
La mise en scène d’Anne Bourgeois prend acte de l’absence d’ancrage narratif : deux sièges très espacés, avec pour toile de fond une carte du ciel – place libre à la parole. Le travail des lumières assure néanmoins une variété visuelle toute en bleus et en mauves. Une interprétation précise, avec un soin tout particulier accordé au rythme des échanges verbaux, des effets de rupture qui soutiennent l’humour du texte. De rares mais savoureux instant de jeu plus corporels – Gamblin choisissant entre ses deux mains pour jouer un do au piano, escaladant interminablement le fauteuil de son compagnon pour exprimer l’alpinisme… Tout entier logé dans le petit détail, leur talent est à la mesure d’un texte dense et ramassé. Un régal. II

Manon Ona

Les diablogues
François Morel et Jacques Gamblin. (Photos DR / Manuelle Toussaint - Starface)







Théâtre
Les diablogues
De Roland Dubillard
Mise en scène : Anne Bourgeois.
Avec Jacques Gamblin et François Morel.
Scénographie : Edouard Laug. Lumières : Laurent Béal. Costumes : Isabelle Donnet. Son : Jacques Cassard.
galreie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
Les diablogues 2