Comme dans un bain
de sirop de sucre
Le Grenier de Toulouse ouvre sa saison sur la création
des Boulingrin, de Courteline, au Moulin de Roques.
L'ambiance était familiale, ce soir de fin de semaine, au Moulin de Roques-sur-Garonne où le public s'installait par paquets de cinq, sept ou plus, parentèles, fratries et amis mêlés, dans un brouhaha de joyeuse expectative. Voilà qui est rassurant pour qui conserve – à juste titre quelquefois – l'image d'un théâtre un peu boudé. C'est que la pièce présentée semblait bien correspondre au label "tout public" : Les Boulingrin de Georges Courteline (1898), première création, pour le Grenier de Toulouse, d'une saison qui ne connaîtra de reprise que celle de Dix petits nègres. Mais un "tout public" furieux, dégondé, haut en couleurs à tous les sens du terme... Qu'on en juge :
"Ah ça ! voulez-vous donc que je vous extermine ?"
Le bon Des Rillettes, pique-assiette professionnel, n'attendait que le meilleur de la rencontre faite, sur quelque boulevard, de M. et Mme Boulingrin, couple bien assorti. Pas d'autre peine à redouter que celles de poser ses pieds devant le feu, lever le coude tasse en main et, sans doute, émettre sans trop y penser deux ou trois considérations de circonstances sur le temps qui passe et le temps qu'il fait. En contrepartie, l'assurance d'être chauffé, abreuvé et nourri à peu de frais. Un vrai bain de sirop de sucre...
Il aurait pourtant pu se douter de quelque chose et trouver une première chance d'échapper à son destin à la vue du canapé orphelin de ses coussins, des noires verreries et plus encore de Félicie, la bonne de la maison. Une créature contrefaite, bancale, au sourire inquiétant et "parlant en langues" ; le rejeton aussi adultérin qu'anachronique de Mme Addams et d'Igor, le serviteur bossu de Frankenstein ; et semblant parfois naître du, disparaître dans le sol au gré des besoins de la maisonnée.
Deuxième chance, elle aussi perdue, à l'arrivée de ses hôtes : lui, une raquette de tennis écrasée sur la tête jusqu'à lui faire collier, elle le menaçant d'un club de golf haut brandi, l'un et l'autre échangeant les... plus suaves amabilités, disons, sur le ton de l'invective et de la vocifération. Ainsi Des Rillettes se retrouve-t-il spectateur de la haine la plus féroce, la plus acharnée, d'un couple fondé sur querelle, chantage et guerre de tranchées, ignorant le compromis comme la compassion et ne connaissant de trêves que celles qui préparent de nouvelles offensives.
Le reste, selon l'usage, s'imagine mais ne se raconte pas.
"Et encore, Monsieur, si ce n'était que sa figure..."
Les Boulingrin serait donc l'alliance du rire et de la fureur, le comique né du vachard, une manière de Qui a peur de Virginia Woolf ? d'un siècle enfui, perversité en moins et boulevard en plus. Et une de ces facéties théâtrales que Pierre Matras goûte si volontiers.
Côté texte, d'abord, quand le metteur en scène s'est amusé à enchevêtrer les épisodes de trois pièces de Courteline partageant un thème commun : les Boulingrin du titre, mais aussi La peur des coups et La paix chez soi, ne conservant des unes et des autres, après une brève exposition, que les scènes les plus terribles. Un beau travail de dentellière dont ni le public, ni le critique, ne devine les coutures tant elles sont fines et soigneusement camouflées, et d'une redoutable efficacité.
Côté emplois, tout autant. Les comédiens du Grenier ont certes habitué les spectateurs à l'éclectisme, démontrant à l'envi la largeur de palette de leur jeu ; ils n'empêche, chacun y a sa personnalité, sa manière plus ou moins vibrionnante d'être en scène, que Pierre Matras s'est ingénié à contrecarrer. Ainsi Denis Rey et Muriel Darras doivent-ils jouer furioso d'un bout à l'autre, sans le moindre temps de repos, à rebours de leur tempérament naturel. C'est à peine si le premier conserve ce fond de calme immuable qui lui est propre, presque une placidité, une invincible inertie qui l'autorise à basculer de l'impétuosité au calme plat avec une merveilleuse facilité.
Cantonnée aux utilités, Laurence Roy s'amuse d'un rien – regards, claudications glossolalies – pour rendre nécessaire un personnage secondaire. Pierre Matras, enfin, contraint sa très expansive nature dans un rôle de spectateur presque muet, souvent mussé dans l'ombre d'un coin de scène, son jeu ramené à la posture et à la mimique. Un équilibre des rôles assez peu attendu, mais parfaitement maîtrisé et à l'effet imparable.
Même équilibre, enfin, dans la mesure du sobre et du copieux pour tout le reste. Quelques anachronismes, tous choisis, comme le peu d'accessoires ; lumières variées, mais sans débord et adéquates à chaque situation ; costumes hauts en couleur des Boulingrin opposés à la mise classique de Des Rillettes, au gothique de Félicie ; un décor enfin, unique, qui offre par sa simplicité – un canapé, un faux mur tapissé orné d'un front bovin – juste ce qu'il faut d'espace et d'appuis à la mise en scène.
Autant dire un travail bien dans la manière du Grenier : pensé, carré, léché, au résultat prévisible et confirmé quand le public sort, tout souriant encore et bruissant de commentaires élogieux. "Enfin, Monsieur Des Rillettes, vous partez déjà ?..." II
Jacques-Olivier Badia