"Jesus died for somebody’s sins but not mine"
Patti Smith, Gloria.
Non l’exergue n’est pas hors-sujet, du moins pas plus que le plongeon dans les années soixante-dix occasionné par Highway to Hell, dont les accords ouvrent cette mise en scène des Bonnes de Jean Genet. Quand Michel Mathieu avait monté ce spectacle pour la première fois, la parution de l’album d’AC/DC était contemporaine. Vingt-huit ans plus tard, le fondateur du Théâtre² l’Acte remet ça avec les trois comédiennes de la création d’origine, Nicole Garetta, Isabelle Luccioni et Marie-Angèle Vaurs, en son Ring après le théâtre Garonne.
"Nous prenons forme, Madame !"
Claire et Solange sont les bonnes de leur très bonne Madame, bourgeoise coquette qui a passé l’essentiel de sa vie à accumuler toilettes et fourrures, rubans et poudres, à s’en remettre aux deux sœurs pour aménager un quotidien léger et esthète, glorifieux comme la séduction féminine et apaisant comme le tilleul qu’elle boit chaque soir, en vérifiant ses comptes… Madame, c’est la femme. La beauté, la grâce, le savoir-vivre – la référence absolue, l’objet d’une idolâtrie sans borne... mais à double visage.
Etroitement mêlée à l’adoration, la haine. Solange et Claire crèvent d’amour haineux pour cette maîtresse dont chaque attention, chaque gentillesse, est foncièrement une marque de mépris. L’affection de Madame, c’est le ciment de leur infériorité, la pommade passée sur leur inexistence. Elle a cru les plier à son rituel intime, "c’était compter sans la révolte des bonnes". Claire et Solange mettent en œuvre - en scène - un autre cérémonial, un contre-rituel pastichant les rapports quotidiens et visant à un retournement tragique de ces rapports.
"Donne un nom ! Donne un nom à la chose !"
Régulièrement, aux heures d’absence de leur maîtresse, Claire et Solange jouent le renversement carnavalesque d’une maisonnée bourgeoise. Inversion de la hiérarchie, permutation des identités, vol des mots – mots du pouvoir, de la condescendance - invention de répliques sous la poussée du fantasme et de la frustration. Injures, déclarations d’amour où affleure l’érotisme, viol rêvé de cette beauté érigée en modèle. Désir mimétique, pour reprendre l’expression de René Girard : désir doublé de pulsions meurtrières, bref, tout un pan de psychanalyse s’abattant sur cette relation maître-valet que des siècles de tradition théâtrale avaient sagement fixée.
Aujourd’hui, ce texte de Jean Genet ne choque plus grand monde. Pour en apprécier le caractère subversif, tout ce qu’il vient déranger moralement et théâtralement parlant, il faut se rappeler qu’il date. Il a vu le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en un temps de cicatrisation où l’on faisait des valeurs sociales et humaines une corde pour sortir du puits de l’Histoire. La teneur subversive de la pièce de Genet est moins politique – la dénonciation de la classe bourgeoise reste secondaire – que philosophique. La filiation avec Artaud transparaît dans une pensée du théâtre comme force cathartique, comme mouvement permettant à l’individu de naître en marge de la Cité. Le sacrifice ne fonde pas un retour à l’ordre ni une réintégration dans le corps social : la mort et le meurtre sont ici avènement, naissance véritable d’un être jusqu’alors prisonnier du fantasme.
Une présence rare, celle d’un trio qui ne connaît ni faiblesse, ni uniformité. Les trois comédiennes imposent chacune leur charisme très personnel, leurs jeux contrastés, conciliant des "instants de bravoure" et une attention continuelle à la présence de l’autre. Solitaires mais liées, différentes mais se complétant à merveille, elles se détachent par leurs interprétations aux identités fortes sans jamais rompre celle de l’ensemble.
Nicole Garetta est allée chercher une inspiration du côté du clown et dynamise le tableau d’ensemble par des pantomimes énergiques. Le jeu moins marqué d’Isabelle Luccioni, d’inspiration plus "réaliste", offre un contrepoint tragique – c’est elle qui creuse la brèche du pathétique. Quant à Marie-Angèle Vaurs, elle campe une Madame dérangeante au possible, à l’emphase mégalomaniaque – en chef d’orchestre/marionnettiste, elle fait glisser son personnage vers le diabolique et atteint la limite idéale où le grotesque ne fait plus seulement rire.
Tout ceci doit beaucoup à la mise en scène, qui veille à ne jamais laisser les comédiennes face au seul devoir du "dire" : le texte suit son cours, mais entre les lignes Michel Matthieu laisse son empreinte. Ce sont de fugaces chorégraphies, de brefs décalages texte/image, des jeux de symétrie qui renforcent le tourbillon des identités. C’est aussi le choix de tableaux saisissants – ces deux femmes sur la balançoire piquée de roses, quelle photographie ! Saluons le travail des lumières (Alberto Burnichon), qui soutient les changements de tonalités, participe à la variété de l’ensemble.
Ce n’était pourtant pas gagné : une pièce longue, que pouvaient alourdir de grands pans de texte, de nombreux faux dialogues où s’échangent de larges monologues. Mais l’obstacle est contourné : rien ne pèse, hormis le malaise auquel Jean Genet a travaillé, ce qui reste bon signe. Un régal. II
Manon Ona