"Ils fument un joint de temps en temps,/ Font leurs courses dans les marchés bios/ Roulent en 4 x 4, mais l’plus souvent,/ Préfèrent s’déplacer à vélo."
Renaud, "Les bobos"
Mais qu’est-ce qu’un bourgeois-bohème ? Un concept préfabriqué par un tissu de clichés ? Une réalité relevant toute seule de la caricature, sans qu’on ait à donner un coup de pouce ? Le mot en tout cas est passé en langue. Petit Robert : "membre d’une catégorie sociale aisée, jeune et cultivée, qui recherche des valeurs authentiques, la créativité".
Sans verser dans la sociologie ni l’ethnographie, cette comédie récompensée dans le cadre du Printemps du Rire propose le portrait aussi attendrissant que satirique d’un couple parisien. Aux plumes, les productifs David et Marc Duranteau (Charlotte Stone et Speed dating, ce dernier également à l'affiche, A l’attention de Nicolas S...). Sur la scène du 57, Emmanuelle Rey et Romain Rettig.
"On vit comme eux, en plus cher."
La chanson de Renaud ferait un bon mode d’emploi, on en retrouve les caractéristiques les plus familières – non non non, ce ne sont pas des idées reçues. Attention, Béatrice et Boris ne sont pas des dérivés provinciaux de l’espèce mais d’authentiques bobos parisiens, la capitale restant le berceau officiel de la boboïsation. En bons bourgeois-bohèmes, ils commencent par lancer un anathème contre la pollution, le trafic et les nuisances sonores, hérauts convaincus de l’écologie extrémiste et contradictoire (le fameux 4x4 Lexus hybride à 250 chevaux). Pas question de verser dans la malbouffe : José Bové est le sauveur du monde et le tofu le meilleur aliment qu’il soit. Chez Béatrice et Boris, même le Porto est bio - "faut que j’boive quelque chose de civilisé".
Deuxième caractéristique du bobo : après des engagements pour sauver la planète à coups de pédales, de chèques aux orphelins africains en Suisse et d’appels au vote pour Barack Obama, le bobo s’impose comme un être cultivé. Côté divertissement, ce sont des films coréens en "noir et noir" et version originale sous-titrée. Dans les toilettes, c’est Télérama et Le Monde. A la radio, France Culture. Pour les voyages, des expéditions périlleuses en Amérique du sud plutôt que la Côte d’Azur. A priori, un parfait tableau au pinceau moyennement fin de la caricature. Sauf que…
"Stop à toi, monde préfabriqué !"
La toile se fissure. Deux choix : soit Béatrice et Boris ne sont pas les bobos parfaits que l’on croit, soit le bobo parfait n’existe pas et derrière cette représentation se cachent des gens tout à fait ordinaires… Peut-être finira-t-on, comme Renaud, par se demander si les individus appartenant à l’espèce "bourgeois-bohème" sont si différents de nous, portefeuille mis à part. Face cachée de ce tissu de représentations gauchisantes, un ennui mortel et une vie de famille très proche de celle du beauf commun – encore une espèce qui serait à définir, mais ne nous égarons pas.
Bref, Béatrice regarde aussi la Nouvelle Star et Boris "peut chialer devant le Titanic comme une merde". Béatrice aimerait manger autre chose que de la pâte de soja insipide et cesser de voir le monde en noir et blanc. Boris aimerait trouver une excuse pour ne pas rater le match OM/PSG que son ami Paul lui commente en direct. Béatrice et Boris préfèreraient que leur fille Chloé ne soit pas la psychopathe de six ans qu’elle semble être, à en juger par la présence d’un chat tigré dans le frigidaire… Tout de suite, le bobo devient plus familier.
Le spectacle est à l’exemple de ces deux aspects : les petits travers d’un couple lambda sont un terrain humoristique beaucoup plus assuré qu’une caricature de classe sociale, qui est malheureusement sans surprise. Après un démarrage fastidieux sur le portait des bobos, le texte s’émancipe de cette thématique pour en venir à des bisbilles de couple qui, pour entendues qu’elles soient, restent des plus rafraîchissantes. Ajoutons à cela l’énergie débordante des deux comédiens, leur jeu généreux et pêchu, leur complicité avec le public : on passe en compagnie de ces clichés croustillants un familier et agréable moment. II
Manon Ona