accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Celle qui dit non

La compagnie tg STAN propose un double regard
sur Les Antigones de Cocteau et d’Anouilh,
au théâtre Garonne.

On commence à reconnaître la patte de cette compagnie flamande, pour la voir se produire régulièrement au Théâtre Garonne : après Nush présenté la saison passée ou encore le travail en commun avec la Cie De Koe (Qui a peur de Virginia Woolf), tg STAN revient avec Les Antigones, diptyque juxtaposant la courte pièce écrite par Jean Cocteau en 1922 et celle écrite par Jean Anouilh en 1944.

"Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue
son rôle jusqu’au bout."
De Sophocle à Anouilh en passant par Garnier et Rotrou, Antigone reste l’une des figures antiques les plus vivantes dans la longue chaîne des réécritures littéraires. Les siècles en ont fait miroiter les multiples facettes – parmi lesquelles la piété, la vertu, la révolte et l’intempérance – et la fascination que ce personnage exerce tient probablement à son lien étroit avec la société : parler d’Antigone, c’est parler du rapport entre l’homme, la loi et le pouvoir, c’est s’inscrire dans un propos foncièrement politique.
L’originalité de la réécriture de Jean Cocteau et de miser sur la contraction, de dénuder l’essentiel de la fable pour dévoiler les rouages de cette "machine infernale" qu’est la tragédie. Le choix a déjà été fait par la princesse de Thèbes : fille d’Œdipe et de Jocaste, sœur d’Etéocle et de Polynice, elle est le point final de la sombre destinée des Labdacides. Tandis que Créon, son oncle couronné, célèbre le défunt Etéocle et interdit à quiconque d’observer les rites funéraires pour Polynice, déclaré traître à sa patrie, Antigone s’insurge et enfreint l’interdit en recouvrant son frère.
Nul bavardage, dans la pièce de Cocteau, nulle délibération venant enrober le choix qui a été fait. Cette écriture concentrée travaille aussi à une épuration de la veine lyrique et pathétique, notamment par la restriction du rôle du chœur et de Tirésias. La réécriture d’Anouilh, quant à elle, travaille au contraire à des amplifications de certains passages.


C’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir", commente Anouilh. Son Antigone constitue l’un des plus beaux dialogues intertextuels offerts par le théâtre français et le fait que cette pièce soit une parabole de l’affrontement entre Antigone/Résistance et Créon/Pétain ne doit pas réduire la complexité de cette réécriture.
Par les nombreux passages métatextuels de la pièce, l’auteur en souligne les contraintes : reprendre un mythe, qui plus est dans le cadre de la tragédie, n’est-ce pas s’inscrire d’emblée dans une impossibilité de ménager une place à la liberté humaine ? Pourtant, Anouilh a su trouver un espace de réflexion personnelle et changer le pourquoi de l’Histoire, en s’appuyant sur la contrainte du comment.
Il est ainsi le premier à donner à Créon une chance de se défendre, de faire valoir sa légitimité par des arguments forts qui, chose troublante, finissent par démontrer à Antigone l’inanité de son acte. Elle est clairement celle qui dit non pour rien ("Je ne sais plus pourquoi je meurs"), à moins qu’il ne faille interpréter la dévaluation de Polynice comme la plus retorse des manipulations politiques … Indépendamment de toute récupération idéologique, Antigone reste une figure de la force combattive, de l’assentiment à la vie et du refus de la tranquillité : "Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse !"

Une double approche de ce personnage est d’un intérêt évident, en termes de comparaison, encore faut-il trouver la formule scénique propre à faire ressortir le caractère muable de cette figure mythique dans l’imaginaire collectif : le mythe est fait d’invariants et de déplacements interprétatifs, c’est là toute sa richesse, mais cette variabilité n’est guère mise en avant par le choix d’une simple juxtaposition des deux pièces. Un dispositif scénique plus complexe aurait permis des jeux d’insertions et de comparaisons, alors que cette simplicité affectée par tg STAN n’a pour effet que d’occulter la courte pièce de Cocteau par les longs développements de celle d’Anouilh…
L’esthétique du spectacle laisse indécis, frustré ici, admiratif là. La mise en scène épurée fuit toute realia, ne cherche aucunement à huiler les rouages dramatiques et les assèche selon une inflexion brechtienne où le spectateur ne peut jamais perdre la conscience du spectacle. Ainsi les comédiens s’adressent-ils au public, introduisent-ils quelques éléments métathéâtraux. Mais cela n’est-il pas déjà à l’œuvre dans les textes eux-mêmes ? Cette redondance n’apporte de fait pas grand-chose et lorsque la froideur de l’acteur-actant se mêle à des maladresses linguistiques et des trébuchements syntaxiques, on finit par désirer quelques gouttes d’huiles, justement.
"Admiratif", disons nous pourtant : il est certain que les rares instants où le quatrième mur se referme sur les personnages ne ressortent que plus nettement, à l’exemple de la joute oratoire entre Créon et Antigone, où Frank Verkruissen fait preuve d’une remarquable montée en puissance, du jeu le plus distancié à l’instant le plus physiquement investi.
Bref, du pour et du contre, mais des regrets surtout face à un diptyque dont on pouvait tirer davantage en termes de mise en scène.  II

Manon Ona

Les Antigones
Antigone(s) entre l'épure et l'évasion. (Photos DR)







Théâtre
Les Antigones
De Jean Cocteau et Jean Anouilh / tg STAN.
Mise en scène et interprétation : Natali Broods, Jolente De Keersmaeker, Tine Embrechts, Tiago Rodrigues et Franck Vercruyssen.
Décor et lumières : Thomas Walgrave. Costumes : An D'Huys.
galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
Les Antigones