Trois filles en rang d’oignons sur un canapé rosé avec, nécessairement, un problème à régler avec le genre masculin… Trois filles plus ou moins abîmées par la vie qui, à l’aune de leurs quarante ans, sont en proie aux questions existentielles propres à l’âge depuis que la psychanalyse a imbibé toutes les couches de la société à travers les magazines féminins. Trois filles, enfin, dirigées dans leur souffrance contemporaine par le grand ordonnateur Gérard Pinter.
A première vue, le diagnostic semble rapide : Les Amazones déclinent le concept vendeur d’Arrête de pleurer Pénélope qui n’en finit pas de se prolonger aux 3T. Puisqu’on a compris depuis longtemps maintenant que les débordements lacrymaux des ménagères en détresse tiraient paradoxalement des larmes de rire, pourquoi ne pas exploiter allégrement le filon ? Sauf que malgré les apparences, nos guerrières à la petite semaine ne doivent pas grand-chose à la triade des pleureuses. D’abord parce qu’elles sont à notre avis plus drôles. Ensuite parce que derrière la grosse artillerie du "comique troupière", efficace et savoureuse, se cache une perception plus subtile des relations humaines, et plus précisément entre les hommes et les femmes…
Comédie oblige,
l’histoire débute par une déchirure. Martine (Pascale Legrand), est abandonnée après vingt ans de mariage par son saligaud de mari, Jean-Paul, qui derrière son patronyme papal cache un goût hélas répandu pour les nymphettes callipyges et mamellaires. Fort heureusement, l’éplorée peut toujours compter sur ses amies, Micky (inénarrable Angélique Panchéry) et Annie (Cécile Jacquemet), les anciennes Mangoustes, dont les parcours ne sont pas plus glorieux. L’une s’est absorbée dans le travail pour oublier son abyssale solitude ; l’autre, vieille coquette pathétique, s’échoue sur le canapé de Martine comme un cachalot blessé. Le Club Med vient de la licencier sans préavis après vingt ans de bons et loyaux services dans le macramé et les imitations de Zizi Jeanmaire.
Le trio est délectable. Pas seulement pour le public, immédiatement conquis, mais aussi pour le séduisant voisin gay aux faux airs de Dany Brillant ("dommage, dommage", pense-t-on avec les Mangoustes…). Sous le regard rieur de cet Adonis (Ludovic Mérot), les femmes se fantasment une vie "sans homme" : vin à volonté, plateau-télé devant "Angélique marquise des Anges" et soirée à thème unique : débinage de copines. En revanche, interdiction de déroger à la sacro-sainte règle de la société des néo-amazones : on ne doit jamais se plier aux codes de la domination masculine, à savoir ni maquillage de son identité, ni habillage de sa personnalité. Malgré de savoureux moments d’étripage, on s’en tient à peu près à l’esprit et à la lettre, jusqu’au coup de théâtre.
Ce coup de théâtre se prénomme Guillaume (joué par le jeune Jean Gary), un bélître de 27 ans venu de la lointaine Clermont-Ferrand, tout de chair, de sang et de phéromones, et hélitreuillé un beau matin chez les Amazones. Micky le pressent aussitôt : on a là "une vraie bombe à retardement" prête à éparpiller dans tout Paris, façon puzzle, la belle amitié sororale des trois filles. A moins que…
A la croisée des chemins entre "De quoi parlent les femmes", pièce de Céline Beeckmans et Djaka Souaré révélée cet été au Festival d’Avignon, et Clara Sheller, notre Sex and the City français, la pièce écrite par Jean-Marie Chevret tient toutes ses promesses. Dans la salle qui pourtant en a vu d’autres, l’éclat de joie est franc, fréquent et puissant. Le Clou le confesse, il s’est laissé plus d’une fois aller lui aussi de son rire métallique.
Bien sûr, toute la grande machine du théâtre vaudevillesque est en branle pour vous faire du plat : le rythme infernal des saynètes qui se succèdent, à peine interrompues par des interludes musicaux endiablés, le casting panaché des cinq comédiens superbes, investis, décomplexés, avec une palme pour Angélique Panchéry (imaginez une jeune Barbara Streisand avec la voix, et surtout l’accent, de Bernard Laporte !) dont la seule apparition déclenche l’hilarité générale.
Les garçons – et l’inversion est bienvenue – apportent une touche de sentimentalité sans mièvrerie, tandis qu’au détour d’une pantalonnade la voix égrillarde des femmes se casse comme un bris de verre. Elles sont si justes, si sincères alors qu’elles reviennent sur leurs blessures respectives (avortement, perte de la jeunesse…) qu’à la fin de l’envoi elles touchent, avant de se refondre aussitôt dans leur registre de femmes clowns. On apprécie enfin la thèse que supporte la pièce, bien présente derrière les pitreries : les comportements sectaires sont gentiment brocardés. En fin de compte, le féminisme outré se vide comme une baudruche, tout autant que le machisme. Reste alors la célèbre phrase de Musset, "on est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on s’aime…". II
Bénédicte Soula