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Marionnettes
dans les fils du rêve

Les putains de Palerme ou l’opérette déjantée
d’Emma Dante, au TNT : Le Pulle.

Voilà un spectacle peu commun qui ne laissera pas l’amateur de curiosités indifférent. Etrangeté de la forme comme du contenu, identité forte mêlant le réalisme le plus cru à de troublantes évasions oniriques, bref, une création hors sentiers battus qui fait plaisir à voir : le TNT accueille Le Pulle ("Les putains") d’Emma Dante, huitième pièce d’un cycle sicilien commencé avec Palermu. A venir au Sorano la semaine prochaine, Mishelle di Sant’Olivia de la même compagnie.

Cinq putains de Sant’Oliva sous le charme des fées
Dans une Palerme surréaliste se nouent les destins de Rosi, Moïra, Stellina, Sara et Ata, cinq "pulle" travesties ou transsexuelles, cinq objets de désir au-delà de la distinction homme/femme. Les trois fées de la reine Mab (E. Dante) ont investi les lieux et entretiennent le délire onirique qui soulève ces personnages – trois parodies de fées, qui n’ont de présence que physique, comme les éléments catalyseurs d’une folle bacchanale.
Difficile de trouver un fil narratif dans cet enchevêtrement de visions suspendues : il y a bien de brèves histoires, des micro-drames étoffant le personnage de chaque putain – la mère immorale qui fait basculer son fils dans la prostitution, le client régulier qui suscite l’amour, le père qui renie la part féminine de son enfant, l’exigence esthétique menant à l’anorexie, les bastonnades meurtrières des flics… Rien de très développé, de simples intrusion d’un réel brutal et pathétique dans un ensemble fantasmatique – peut-être même de trop.
Plus saisissants, ces nombreux moments où les corps en scène racontent ce que les mots diraient avec lourdeur. Erotisme décadent, confinant parfois à l’obscène : un emportement de la machine sexuelle jusqu’à destruction des rouages, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que la chair, la chair et encore la chair… avec l’humanité en lutte, dessous, que l’on devine ou qu’on espère.

Le Pulle


Le corps porté vers l’expressionnisme
En bord de scène se tortille violemment un homme dégingandé : il exhibe son maigre torse dans un claquement frénétique de talons, rentre ses chairs dans une inspiration, impose au regard sa silhouette torturée. Ou bien encore : entre les rideaux gesticule une femme-pantin aux mouvements désarticulés aux limites de l’humain. Quand elle se renverse et rebondit, c’est une marionnette vivante que manipulent des fils invisibles… Mécanisation de poupées endiablées, esthétisation de la moindre posture, angles saillants, brutalité du trait : le parallèle avec la peinture s’impose, on pense à l’expressionnisme d’Egon Schiele ou de Kokoschka, c’est tout une imagerie grotesque et macabre qui afflue sur scène.
Rien qui fatigue pourtant, la mise en scène veillant au renouvellement : une pointe de kitsch dans certains chants, comme pour souligner les romances illusoires dont se bercent les putains, ou bien encore des accès de lyrisme, avec une envolée de cygnes sur Tchaïkovski. Dans les instants réchappés où cette vie marginale devient souriante flottent des tableaux de Toulouse-Lautrec – un tourbillon de jupons multicolores, de maquillages indécents, et comme une ambiance Belle Epoque.
Le décor semble parfois plus vivant que les personnages eux-mêmes, s’abattant violemment sur la scène comme un espace en rupture, une menace latente : rien de plus ingénieux pour suggérer la mort qui veille, omniprésente. Quelques passages hermétiques où l’imaginaire de l’auteur suit son cheminement allégorique, mais qu’importe : Le Pulle est d’une puissance visuelle rare. Histoire du corps par le corps, psychologies en fuite : du spectacle au sens fort du terme.  II

Manon Ona

Le Pulle
Putains et marionnettes. (Photos DR / Giuseppe Distefano)








Théâtre
Le Pulle
Ecrit et mis en scène par Emma Dante.
Avec : Elena Borgogni, Emma Dante, Manuele Lo Sicco, Sandro Campagna, Fancesco Guida, Carmine Maringola, Sabino Civilleri, Ersilia Lombardo, Alessio Piazza.
Musique : Gianluca Porcu. Costumes : Emma Dante.
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Le Pulle