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Mariage à la polonaise

Le Théâtre Réel crée Le Mariage, de Witold Gombrowicz,
au théâtre Jules-Julien.
"Sabre à finance, corne de gidouille, madame la financière,
j’ai des oneilles pour parler et vous une bouche pour m’entendre."
Alfred Jarry, Ubu roi (1888)


La critique a beau dire toujours monts et merveilles de son œuvre, Witold Gombrowicz semble un peu passé de mode : hormis l’hommage désordonné du récent "Gombrowiczshow" de Sophie Perez et Xavier Boussiron chez Didier Carette, le théâtre de l’écrivain et dramaturge polonais n’inspire guère les compagnies de nos parages ou d'ailleurs. Mais il faut toujours une exception pour confirmer la règle ; aussi Caroline Bertran-Hours et le Théâtre Réel créent-ils au Nouveau Théâtre Jules-Julien Le mariage, désopilante farce sinistre du réel et de l’illusoire, du pouvoir affronté à l’histoire.

"Cadavre, montre ta chaussette !"
Henri s’éveille. "Personne ? Rien ? Moi seul ? Moi seul ?" Est-il encore dans le Nord de la France, sur la ligne de front, avec son compère Jeannot ? ou éveillé dans un rêve que son esprit seul peuple des personnages de son existence, quand le château de sa naissance s’est fait auberge miteuse, ses parents taverniers pitoyables encombrés d’une foi imprécatoire et brouillonne et assaillis par les ivrognes, sa fiancée Marguerite pauvre Margot laconique et perdue d’honneur ?
Il faut pourtant "trouver langue commune", renouer le fil du réel dans la trame de l’illusion – une gageure puisque tout fuit, que la soupe n’est qu’intestins de jument et pipi de chatte, les gens cochons cochonnant de sale cochonnerie – "C’est une farce mais peu importe, l’essentiel c’est que je me marie avec Margot." Ainsi en a décidé le roi Ignace, son père, tandis que les courtisans de sac et de cendre complotent la chute du souverain (imaginaire ?). Car chute il y aura quand le roi, qui ne supporte pas d'être touché, le sera par son fils même, pourtant peu enclin au départ à la trahison – à tout le moins, partagé de la plus schizophrène manière entre son bon ange et son mauvais démon : "Je ne sais pas ce qui est arrivé, mais c'est arrivé : j'ai trahi mon père. Quelle heure est-il ?"
Ne reste plus alors au nouveau roi Henri qu'à se consacrer aux seules choses importantes : se comporter en tyran, embastillant père, mère, poivrot et courtisans, et organiser le mariage tant attendu avec Margot. Pourquoi les choses devraient-elles être simples ? La guerre – vraie conflit ou guerre rêvée – s'immisce dans les préparatifs de la noce, la trahison appelle la trahison. D'un doigt de puissance et une fleur levée, Margot se retrouve mariée par traîtrise à Jeannot, Jeannot l'ami, Jeannot l'amant. Résumons : "Ici chacun ment pour dire la vérité et fait semblant d'être soi-même." Et le casse-pipe s'achève comme il le doit : en jeu de massacre.


"Quelque chose de solennel et mystérieux,
comme si on célébrait une messe."
Nul ne sait ce que le bon Witold lisait en 1944, dans son exil argentin, quand il écrivit Le mariage, mais il y a du Calderón et du Jarry là-dedans. La vie est un songe (1635) bien sûr, même si quelque peu dévoyé, pour le jeu du réel et de l'illusoire, l'affrontement du père et du fils, la vanité de toute chose et peut-être même pour la Pologne ; et Ubu roi (1888), pour l'absolutisme absurde du pouvoir et le pouvoir de l'absurde absolu – "Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit !" – et peut-être même pour la Pologne (bis). Sur ou sans quoi Gombrowicz déroule ses thèmes de réflexion favoris avec son goût habituel du paradoxe et de l'absurde : la forme sensible comme seule mesure de la réalité, la relation du pouvoir à l'histoire et réciproquement, le façonnage de l'homme par l'homme.
Le parti adopté par Caroline Bertran-Hours et la troupe du Théâtre Réel laisse toute place à ce texte faussement désordonné, dansant et furieux : une scénographie largement ouverte et uniquement composée d'éléments mobiles – structures métalliques tenant lieu de chaise, table, couche, trône ou tombeau, sacs aux multiples usages (y compris, délicieuse trouvaille, celui de courtisanes marionnettes) – costumes-loques dignes d'un opéra de quatre sous (Marianne Levasseur), gris-bleu militaire semé d'éclats rouges ou oranges sous les belles lumières d'Alain Serres. La mise en espace s'y déploie dans un apparent désordre qui cache un jeu trompeur de plans successifs, le centre de chaque scène ne se trouvant pas forcément où on l'attendrait – et assurément pas au centre – tandis que la direction d'acteur isole le personnage d'Henri par un jeu bien tenu opposé aux caricatures assumées des autres personnages.
S'il fallait avoir un regret et un seul, ce serait pour la fin : un peu plus étirée et répétitive que les scènes qui la préparent, penchant vers le côté obscur de la farce, elle perd dans le flot un peu de la fureur, de la folie qui avaient marqué le reste de l'ouvrage et ne retrouve un brin de son esprit que dans la jonction inopinée de son ultime tableau et des saluts. Qu'on ne s'y attarde pas trop, puisque pour tout le reste "oh, quel enivrement !" Et tous nos voeux de bonheur... II

Jacques-Olivier Badia

Le mariage
Margot et la farce du réel. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)






Théâtre
Le mariage
De Witold Gombrowicz / Théâtre Réel.
Mise en scène : Caroline Bertran-Hours.
Avec Nadine Barrière, Jacinthe Chartrand, Julia Gondard,
Guy Laclau-Pussacq, Yannick Lefèvre, François Le Goff
et Benjamin Auriol.
Musique : Manu Galure. Lumières : Alain Serres.
Costumes : Marianne Levasseur. Accessoires : Alain Baggi.
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Le mariage 2