Article paru le 14 octobre 2008
Tu t’es murée en toi-même et tu pleures", toi, chère toi, belle toi et vous-même – tous les "toi" possibles dans le plus doux des affrontements. Charles Juliet a écrit Lambeaux comme un face-à-face, une rencontre autobiographique qui invite l’Autre à investir un texte, une réminiscence. Qui invite, tout simplement. Patrick Abéjean, de la Compagnie Les Cyranoïques, a pris cette invitation au vol, a profité de l’aspect dialogique de l’œuvre pour la mettre sur les planches. José Antonio Pereira l’accompagne sur scène, ainsi que Domi Giroud, par vidéo interposée. Créé au théâtre du Pavé, le spectacle se joue cette semaine au théâtre Jean-Marmignon de Saint-Gaudens.
"Ce qui fermente en toi"
Au tout début des choses, tu es une jeune fille de l’entre-deux-guerres, l’aînée d’une famille de quatre enfants. Tu grandis dans une belle mais aliénante campagne : ta vie n’est que labeur, fatigue, dévouement. Tu chéris l’école, ce lieu où l’on engrange véritablement, où l’on entre en possession de choses qui ne se consomment pas. Mais tu es fille de paysan et cette école où tu excelles, il te faut la quitter. Ce n’est jamais que le début d’un long chemin de croix, de solitude.
Par la suite, tu seras jeune femme, amoureuse de l’ailleurs, des rares hommes qu’il t’apporte et te reprend. Ailleurs idéal et cruel de tes rêveries secrètes, consignées dans un journal intime. Sauvée par Antoine, un scieur du coin, tu seras épouse et puis mère, marchant en silence dans ce quotidien carcéral, plus vide à chaque pas. Puis ce sera une fausse mort, un vrai internement en hôpital psychiatrique, ce lieu d’où l’on ne ressort jamais.
Après la mort, une seconde vie, au travers d’une autre voix : "tu" est désormais Jean, le fils orphelin d’une mère inconnue, morte durant sa petite enfance. Tu grandis ignorant de ce passé qui te rejoindra dans un brutal retour de flammes. Toi, tu connaîtras la ville, l’amour, et tu apprendras avec ténacité à maîtriser les mots. Tu seras écrivain.
Lambeaux se présente ainsi comme un récit à deux temps, dont le narrateur ne se dévoile qu’en se nommant fils, héritier d’une vie et copiste tard venu d’un testament silencieux.
"La cohorte des bâillonnés, des mutiques"
Bel hommage que cette parole destinée, puissamment adressée. Hommage à la mère inconnue, à qui prêter enfin la voix, à qui transmettre, dans un jet d’encre, le pouvoir des mots – manière de ressusciter par l’écriture celle qui a donné la vie. Et en creux, dans un large salut à la souffrance silencieuse de ce monde, hommage à "ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés". Enfin, hommage au verbe lui-même, qui est force et arme à acquérir : se rappeler la chance de savoir dire, de pouvoir s’expliquer au monde. Il y a ceux pour qui les mots justes manquent tout au long d’une vie. Et d’autres, comme Charles Juliet, qui s’emploient très délicatement à réparer les silences : non pas à colmater des brèches, mais à les nommer, tout simplement. Ecrire, ou s’appliquer à une seconde naissance.
Dans sa mise en scène très inspirée, Patrick Abéjean prend acte de cette pratique d’écriture très particulière qu’est la biographie à la deuxième personne. Le spectacle propose ainsi deux formes de dialogue : entre la voix et l’image, entre la voix et le corps. Dans la première partie, l’histoire de la mère est ponctuée de projections vidéos (Cathie Dambel) : l’image grandie d’une femme pèse de tout son poids d’icone sur le texte, en renforce le pathétique et le mystère. Cette fantasmagorie se déploie sur de hauts pants de tissu blanc, qui tremblotent et s’espacent, floutent les projections, les fragmentent : lambeaux de vie. Une bande-sonore féminine achève d’éclater la parole, produit un effet d’écho.
Dans la seconde partie, qui est à la fois plus épurée et plus dynamique, ce sont les comédiens qui illustrent le dialogisme du texte : une seule voix mais deux corps, deux regards, qui tantôt s’affrontent, tantôt se perdent dans un horizon commun. C’est une jeunesse masculine, rythmée par de soudaines courses ; une vie haletante et spontanée.
On regrettera quelques longueurs, qui sont probablement dues à la densité d’un texte qu’il serait bon de raccourcir, mais l’ensemble est des plus convaincants. La mise en scène, délicate et esthète résonne avec le texte, établit un beau dialogue entre la lettre et l’image.
A la fin se précise ce que l’on aura pressenti dès les premiers mots, ce qui s’est mis en place comme un pacte tacite : "tu", c’est aussi toi, spectateur. Tu ne te déresponsabiliseras pas, tu assumeras avec plaisir cet émouvant face-à-face. II
Manon Ona