accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

La mauvaise réputation

La médiocrité provinciale est dans la ligne de mire
du dramaturge flamand Hugo Claus au Théâtre Garonne.
"Non les braves gens n’aiment pas que/ L’on suive une autre route qu’eux."
Georges Brassens, La mauvaise réputation

De la guerre coloniale belge, on connaît surtout les conséquences désastreuses qui ont mené aux génocides burundais et rwandais, mais c’est aux années soixante que s’est intéressé le récemment disparu Hugo Claus. Avec La Rumeur, le dramaturge flamand propose une satire aux allures d’enquête policière – texte incisif dont Guy Cassier (directeur du Het Toneelhuise à Anvers) et le collectif flamand Olympique Dramatique présentent une mise en scène brillante, très investie.

Un jour en Flandre
Déserteur du conflit colonial au Congo, René Catrysse est de retour dans son village natal. Blessé, silencieusement absorbé dans ce passé sanglant, il impose sa présence muette et hantée à sa petite famille – Alma, la mère fragile, Dolf, le père peu charismatique, et Noël, le frangin amoindri par un accident. Son retour ouvre le robinet des ragots et commérages de village – le facteur, les habitués du café Le Pot-aux-roses, le curé, les connaissances lointaines de la famille, toutes ces bouches affamées d’exotisme et de faits divers vont bon train.
Par tableaux fugitifs, les habitants dévoilent leurs petites névroses, comme Alice, toute entière portée par l’ambition de détrôner sa sœur, ou la femme du facteur, à l’évidence insatisfaite. Dans un défilé de personnages plus médiocres les uns que les autres, quelques personnalités se démarquent – Julia, prise d’affection envers Noël et fascinée par le silencieux René, ou encore Lucie, l’adolescente de treize ans qui a grandi trop tôt et se prostitue volontiers pour cent francs.
"Il faut être prudent avec les rumeurs", avertit le curé, car "elles deviennent vite une sorte de vérité". On aperçoit un camion dans la forêt, véhicule suspect où René passe du temps en compagnie d’un autre homme. Puis le facteur, témoin de la scène, décède mystérieusement : il n’en faut pas davantage, un correspondant journalistique est mis sur le coup. On s’inquiète, car les morts inexpliquées s’enchaînent. Portée par les bénévoles bouches villageoises, décuplée par la peur qui grossit de décès en décès, la rumeur suit son chemin.

La part du rire, la part du drame
Difficile de donner une idée de la tonalité d’ensemble, que le dramaturge comme le metteur en scène se sont joyeusement employés à briser : négociant le drame avec la farce, le spectacle mêle savamment le tragique et le bouffon, la gravité satirique et l’initiative loufoque, ne perdant jamais le fil textuel alors même que les comédiens s’adonnent à un désordre digne des Monty Python.
D’ingénieux éléments techniques viennent "parasiter" les dialogues des personnages, dans un spectacle qui semble dévoiler ses ficelles de régie, qui s’occupe continuellement à déconstruire et rebâtir le quatrième mur.

Le rapport entre la scène et la salle ne s’installe jamais : saisi d’émotion pour quelques minutes par un passage dramatique que le metteur en scène semble avoir déserté, le spectateur voit finalement éclater la bulle sous de malicieux bidouillages sonores et visuels. Alors même qu’il guette la prochaine ficelle, tout s’apaise et la bulle se reforme autour d’une tirade épargnée… On se repose de l’un comme de l’autre, on se laisse surprendre.
Aucune parole ne sera prononcée sans micro – manière de ne jamais laisser se dissoudre la notion de discours ? On bascule dans un délire scénique lorsque des boîtes d’enregistrement se déclenchent sous les coups de talons des comédiens, dans une transmission purement sonore de ce qui devrait être joué.

Dans le même ordre d’idée, un panneau de type affichage d’horaires de train semble avoir pour unique rôle d’aiguiller le spectateur en nommant les personnages de chaque scène – quand les personnages eux-mêmes se mettent à le regarder, l’impression se fait sentir d’une inversion des rapports entre la machinerie et le texte à représenter.
Les initiatives et ressorts techniques ont pour mérite de trouver leur juste place, de soutenir le contenu du texte et d’élargir l’interprétation – ils alimentent la veine satirique et donnent au spectacle un caractère spéculaire, soulignant la dimension scénique de ce petit monde bourgeois figé dans ses propres représentations.

Quant aux comédiens, ils passent avec une aisance remarquable du registre parodique à une gravité assumée.
Une réussite. II

Manon Ona

La Rumeur
La rumeur à voix haute. (Photos DR et Koen Broos)





Théâtre
La rumeur
De Hugo Claus / Olympique Dramatique / Toneelhuis
Mise en scène : Guy Cassiers.
Avec Guy Cassiers, Katelijne Damen, Tom Dewispelaere, Ben Segers, Liesa Van der Aa, Marc Van Eeghem, Stijn Van Opstal, Greet Verstraete.
Scénographie : Enrico Bagnoli, Diederik de Cock, Arjen Klerkx. Costumes : Ilse Vandenbussche. Dramaturgie : Ellen Stynen et Erwin Jans. Création sonore : Diederik de Cock.

galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
La rumeur 2