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De l'oxydation :
poupons, huître et papillon

Mis en scène par Isabelle Saulle, Adolfo Vargas
reprend La Rouille au théâtre Le Vent des Signes.
Elévation par la chute.

La rouille se perd. Fléau ancien des ustensiles ménagers, maladie des voitures italiennes, propagateur féroce du tétanos dans l'esprit des mères inquiètes, l'antique rubiculum, victime de la chimie moderne, ne subsiste plus que sur les ferrures anciennes et les tracteurs abandonnés entre les andains. Se desquamant en plaques, râpeux, grinçant, brunâtre comme une humeur séchée, le rouil de nos aïeux conserve pourtant sa puissance évocatrice comme signe annonciateur de l'ultime déréliction, agent d'un retour aux constituants fondamentaux de notre matière, fer et sang. Volubile, tendue, fataliste et furieuse, La rouille se fait avec Adolfo Vargas récit de lutte et d'abandon, chute, élévation.

"Tant pis, je lâche."
Pas un mot encore mais des soupirs, le ahan de qui étire comme il peut sa viande rassise, ses os grincheux ; l'irruption bruyante de l'homme, titubant canette en main jusqu'à la table après avoir balancé à grand bruit le vieux sac d'où dépasse un grand bouquet de fleurs. Silence expectatif, écartèlements, imploration du corps par l'écart et l'envol immobile. "Tant pis, je lâche."
Lâcher ? Mais quoi, pourquoi, dans quel vide ou pour quels cieux ? Lâcher en tout cas, ou non – la vie peut-être, cet "infime bordel compressé", quand le corps qui fut métal ductile, plastique, propre à toutes les forges, se décatit inexorablement. "Pas de mouvement, pas de temps" sinon celui, intérieur, du retour sur soi-même en voyageur pris dans le piège des relativités : train, vache contemplatrice, sacrifice de la sardine qui, elle, ne lâche rien.
Autobiographie imaginaire du danseur réel. Il y eut naissance, une île, des siestes imaginatives, la solitude et l'horizon. Il y eut un chien à la truffe arrachée, un curé malévole, l'ignorance et l'incompréhension d'un monde réduit à ses mesures – "on est quand même des crétins, hein, objectivement ?" L'obésité des villes congestionnées, la longévité des vieilles pierres et là-dedans le corps, ah putain, le corps qui se sent vieux. Culpabilité ? Responsabilité ? Quel bureau s'il vous plaît, quand il fallut non pas lâcher mais tenir bon, faire voeu d'exigence, épurer à coeur et jusqu'à l'exigence même, se former couche par couche comme la perle dans son huître. Danser. Voyager, danser encore. Vieillir.
Car voilà, la chair n'est que de passage, imposture dans sa vigueur, impotente ensuite, irresponsable de ce qu'elle subit autant que de ce qu'elle suscite par effets cumulés – la théorie du papillon, n'est-ce pas. Soumise. Rien de plus qu'un poupon de celluloïd, un jouet pour les équations par lesquelles se meuvent les orbes et les corps, incapable du moindre retour sinon dans l'inanité du rêve. Alors quoi ? Rien. Lâcher. Tomber, ou connaître l'épiphanie. "Danse, danse... Danse."


"A quoi bon les arbres, hein ?"
On se souvient du beau Orphée n'est pas là, dernière création du tandem Isabelle et Philippe Saulle présentée début février durant le festival C'est de la Danse contemporaine, un mi-parti de danse et de théâtre rigoureusement structuré, contempteur et féroce dans la dénonciation des mainmises et des addictions de nos temps. Rien à voir avec cette pièce de deux ans plus vieille sinon Adolfo Vargas, la danse, le théâtre et la férocité.
Ce fut d'abord la conjonction d'un auteur et d'un danseur dans l'écriture d'un anti-récit fracturé, charnel et métaphysique, la fabrication d'une autobiographie imaginaire comme prétexte à la plus ancienne confrontation : celle de l'homme à sa fin. Pis peut-être, celle du danseur, ce corps rêvant, à l'inéluctable décrépitude de l'outil par lequel il se forme, définit et dit le monde. Il y eut ensuite sur ces mots l'imposition d'un regard, la quête d'un espace et d'un temps pour le théâtre et pour la danse, d'une texture et d'une couleur. Rouille.
L'image a beau être usée, on ne sait comment mieux dire : Adolfo Vargas, danseur, acteur aussi bien, est habité, tout entier pris par cet alter ego fidèle et mensonger. Dans le même temps détaché, comme tranché en deux états affrontés – d'un côté nature charnelle, masse combattante et lasse soumise à la gravité, de l'autre daemon aérien, doppelgänger inconsistant, ne trouvant à se manifester que dans le ressac de paroles dont le désordre s'organise en un maelström obsessionnel enroulé autour de l'abîme. Habité et d'autant plus sincère, sans nul doute, que la mort s'est rappelée au souvenir des vivants par la disparition prématurée, le 27 avril dernier, de Philippe Combes, danseur, chorégraphe et compagnon de route, dont le CDC présentait aussi "Morpholab" cet hiver. In memoriam...
Gravité, mais aussi l'humour d'une ironie acérée, rendue plus tranchante encore par l'exercice de la lucidité jusqu'à l'aporie des choix impossibles. Lâcher : se rendre, tomber ? ou s'élever, trouver la ligne de fuite tendue vers l'infini ? Pas d'autre réponse que celle du corps en scène, tantôt bavard tantôt taiseux, tranquille, furieux. Magnifique, en dépit de la rouille... II

Jacques-Olivier Badia

La rouille
Adolfo Vargas. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)







Théâtre/danse
La rouille
Association Manifeste
Mise en scène : Isabelle Saulle.
Texte : Philipe Saulle.
Interprétation : Adolfo Vargas.
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La rouille