accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Un bouquet
de fleurs sauvages

Le cirque Aïtal enchante le chapiteau du parc de Ramiers,
à Blagnac, avec son spectacle La piste là.

Prenez, voyons... non pas un géant, mais au moins un grand costaud, un colosse, un mastard au prénom d'hercule de foire – disons Victor. Flanquez-le d'un jongleur trapu à la coupe "vent de face", d'une asperge germanique vouée à maltraiter les instruments de musique, à cordes de préférence. Voilà qui manque encore de charme. Ajoutez donc enfin une minuscule crevette blonde au visage innocent, toute de rouge vêtue comme le Chaperon du conte, assez légère pour valoir plume, finlandaise pour l'exotisme. Placez le tout sur une petite piste circulaire. Le résultat devrait ressembler d'assez près au Cirque Aïtal, dont le spectacle haut en voltige et en fantaisies, La piste là, enchante le chapiteau du Parc des Ramiers, à Blagnac, depuis deux semaines.

Catchistique de la séduction
Leur entrée à elle seule vaut son pesant de massues plombées, quand le plus balèze joue d'un minuscule cornet, la plus minuscule embouchant pour sa part un fort balèze tuba avant de se retrouver enlevée, élevée, reposée sur son propre instrument, le postérieur bien enfoncé dans le pavillon. Pauvre tuba, qui en prend pour le coup des sonorités incongrues dont ne voudrait pas la plus bouchée des trompettes, et ne trouve son salut qu'enfoncé sur la tête de la belle...
Ce qui n'empêche pas la cabriole : leur affaire, après tout, n'est autre que la voltige mano a mano, le porté acrobatique, l'équilibre improbable. Cela vole, donc, à tout bout de champ, saut-pérille, pirouette, pendule et tournoie à qui mieux mieux, allumant des chandelles entre deux coups de pied à la lune avec une merveilleuse aisance dont on se demande, tout de même, si elle ne serait pas vaguement favorisée par la différence de taille et de masse.
Tout n'est pourtant pas pour le mieux sur la meilleure des pistes. Mi-clown mi-Loyal, le musicien semble bien vouloir séduire la poupée d'une fleur en plastique et d'une sérénade maladroite. Le mastard, de son côté, paraît vouloir lui aussi faire valoir quelques droits à la tendresse de la demoiselle. Laquelle dresse l'un contre l'autre, boit dans le vase du premier, se fait porter câlinement par le second, les combat tel un matador minuscule échappant au taureau par le salto avant/arrière. Le jongleur joue les témoins, interrompant le duel d'une volée de massues virevoltantes. Pour un temps seulement : à peine les épaules trop raides sont-elles défroissées, à peine pliée, secouée écartelée la poupinette, que le combat reprend d'un vigoureux coup d'orteil à l'entre-deux, virant bientôt au match de boxe acrobatique, pour ne pas dire de catch.
Bon, on ne va pas tout raconter non plus. Disons que la suite est faite de fleurs sauvages, de bonheur trois fois rien, de castagne hors-piste, tourniquet, bancs empilés, séquestration de la sauvageonne, évasion, tendresse et dressage du mâle à la mode équestre. Avec un baiser, même – "ah, c'est pas bon !"

Tonnerre sous chapiteau
Le cirque, par nature, n'est pas voué à la morosité. Art populaire par excellence, il se nourrit d'humour et de spectaculaire, de danger, de magie, trouvant sa raison d'être dans les "oh" et les "ah" du public tout emberlucoqué. Cela faisait pourtant quelque temps que le Clou n'avait vu de telles manifestations de joie sous un chapiteau : applaudissements fracassants, rires en grandes cascades, mains frappées en rythme et, à la toute fin, assez de rappels pour satisfaire la plus vaniteuse des divas.
C'est que les quatre du cirque Aïtal réunissent sur peu d'épaules une superbe palette de talents, mêlant en chacun, à des degrés divers, toutes les disciplines de l'acrobatie et de la voltige ou peu s'en faut, la musique, le jonglage, l'humour du clown et la tendresse lunaire du pierrot, un goût certain de la dérision, des barils d'énergie au service d'un travail millimétré. Une élégance, enfin, qui ne se laisse voir que dans la perfection des figures et la discrétion avec lesquelles les artistes rattrapent leurs très rares ratés – cela arrive, la voltige n'ayant rien d'une science exacte.
Inutile de chercher dans tout ça les somptuosités scénographiques du cirque nouveau (qui l'est de moins en moins), les recherches subtiles du cirque de salle, les passerelles parfois branlantes jetées d'une discipline à l'autre ; pas plus la volonté lourdement assénée de sauver un cirque traditionnel raidi de fierté muséographique. Simplement du cirque sincère, généreux, conçu et préparé avec une rigoureuse exigence, donné avec la facilité que seuls confèrent le travail acharné et la connivence des artistes.
A partir de quoi il ne reste qu'à se laisser... eh bien, porter et envoler au gré des virevoltes et des rires. Cueillir sans hésiter, puisqu'il est si joliment offert, ce beau bouquet de fleurs des pistes. II

Jacques-Olivier Badia

La piste là
Voltige, humour et tendresse. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)




Cirque - voltige
Spectacle accessible aux sourds
La piste là
Cirque Aïtal. Mise en scène : Pablo Ariel Bursztyn.
Conçu par Victor Cathala et Kati Pikkarainen.
Sur la piste : Kati Pikkarainen, Victor Cathala,
Matias Salmenaho et Helmut Nünning.
Musique : Mathieu Levavasseur, Florian Appl
et Helmut Nünning. Lumières : Claude Couffin.
Costumes : Odile Hautemulle.


Durée 1h.
galerie d'imagesportrait (vide)interview (vide)
La piste là