Encore lui ! Il ne lui suffisait pas de faire croustiller la "Biscotte" et fondre, accidentellement, le vacherin des monologues du même nom, non. Encore fallait-il qu'il revinsse, bouchonnier victime d'une scoumoune fruitière et persistante, dans "La cerise", sa dernière comédie, créée en septembre dernier à Rocamadour (ça ne s'invente pas) et en cours de peaufinage du côté de Saint-Orens, à la Comédie Rive Droite. Revoici donc Antoine Beauville, endossant une nouvelle fois la défroque d'un membre de la famille Coulon – Ferdinand, cette fois, fabricant de bouchon poursuivi par la déveine et la méchanceté de ses contemporains, pour le plus grand bonheur du public.
"Jusque-là tout va bien, monsieur." (Lardon)
Tout va bien en cette belle matinée comme les autres. Ferdinand Coulon, héritier catholique, réactionnaire et heureux (ce n'est pas incompatible, malgré l'obligatoire débardeur Jacquard) d'une fabrique de bouchons centenaire (la fabrique, pas les bouchons) mène ses affaires selon son habitude : à grands coups de gueule, martyrisant le pauvre et falot Lardon, son assistant, entre deux coups de téléphone dégoulinants de basse flatterie adressés aux notables du lieu, histoire de préparer sa future élection à la mairie. Hélas, il était dit que le facétieux et désagréable destin...
... Prendrait d'abord la forme de sa fille : Philomène, pétillante donzelle de bientôt vingt-cinq ans, préparant son anniversaire avec enthousiasme, bon goût et le plus parfait mépris de la fortune familiale. Celle du syndicaliste maison, ensuite, bien décidé à lancer un mouvement de grève en vue d'obtenir au bénéfice des ouvriers quelques avantages forcément indus – ne sont-ils pas payés, les ingrats, et gratifiés d'une généreuse boîte de chocolats à Noël ? Du TCA, sournoise maladie des bouchons de liège et de basse extraction. Des Vignerons bordelais victimes des bouchons viciés. De son ex-épouse, enfuie vingt-cinq ans plus tôt avec un béatenique fumeur de champignons et malencontreusement revenue. Du banquier mécontent jouant la cerise sur le gâteau, du contrôleur fiscal en guise de queue à la cerise.
Rien d'autre ? Ah si : et Philomène qui se mêle soudain d'avoir des "fulgurances", prend par surprise les choses à coeur et la situation en main, pousse aimablement son papounet vers la sortie et le pâle Lardon dans son lit – métaphoriquement, s'entend, mais tout de même. Il y a des jours, comme ça...
Un pont entre le rien et le génie
Auteur, metteur en scène et comédien, Antoine Beauville a depuis longtemps appris et effiloché toutes les ficelles de son métier. Sans les négliger complètement, il les délaisse pourtant, cette fois, au profit d'un ressort et d'une dynamique assez différents de ses productions précédentes.
C'est d'abord une pièce à trois têtes et non deux, formule classique mais imparable autorisant une multitude de configurations, avec d'autant plus de variété que chaque personnage connaît à son tour révélation et révolution. Une comédie d'argument, ensuite, plutôt que de situation, dont l'humour s'appuie sur le cours facétieux des événements autant et plus que sur les vieux ressorts (la malchance accumulée), les références (Audiard et "Les tontons flingueurs") ou les répliques enlevées ("Une femme dit parfois pourquoi, mais ça finit toujours par combien"). Un texte, enfin, dans lequel cet "anarchiste de droite" assumé se fait plaisir et attaque par la bande toutes les forteresses dont la présence dépare son horizon : société de consommation, frivolité de l'époque, religions de tous bords, archaïsme et jeunisme imbéciles, sans oublier les inévitables piques d'actualité et, histoire de ne pas déroger aux meilleures traditions, la femme, "pont entre le rien et le génie". Fermez le ban.
Eliminons d'emblée le seul point qui chiffonne : parfaitement emballée dans ses deux premiers actes, l'affaire pèche un peu sur le dernier, affadie par une fin logique mais encore un peu approximative, tranquillette, dans ses effets. La pièce n'ayant encore qu'une dizaine de représentations au compteur, on lui pardonnera volontiers ce défaut de jeunesse comme ses trébuchements mineurs.
On retiendra à l'inverse l'efficacité coutumière de l'auteur metteur en scène, du comédien aussi bien qui, une fois n'est pas coutume, reste – relativement – en retrait et se contente souvent de tendre les perches à ses deux compagnons de scène : l'excellent Erwan Mazéas, Lardon raide et empoté à souhait, malicieusement affligé d'une tête de Fillon (vous savez, le faire-valoir du Président...) jeune ; et Larra Mendy, sa compagne de "Biscotte" depuis cinq ans, délicieuse de fraîcheur espiègle et d'énergie follette. Et ainsi va le rire dans le pire des meilleurs mondes : mauvaise journée, mais bonne soirée. II
Jacques-Olivier Badia