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Des mots contre l’absence

Jean-Pierre Tailhade et Didier Dulieux dévoilent l’intimité d’une correspondance sur fond de guerre au théâtre
du Grand Rond, après la Cave Poésie.
"Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur."
Guillaume Apollinaire - "Si je mourais là-bas".


Un brin d’amertume, il faut bien le dire, dans l’émotion qui naît à l’écoute de "Lettres à nos hommes qui sont là-bas" : nous sommes en 2009, la Grande Guerre est loin, mais lointaine aussi l’habitude d’écrire des lettres, de coucher ses pensées sur le papier, de coller un timbre sur une enveloppe pour dire à l’autre ses sentiments les plus vifs.
Une guerre éclaterait que l’on s’enverrait des mails – plus de rature, plus de calligraphie pour témoigner de ce que l’acte d’écrire devrait avoir de personnel. Des kilomètres de messages échangés disparus en un clic, direction corbeille ! Au contraire, ces lettres adressées à des poilus qui ne les ont jamais reçues sont déjà toute une histoire avant lecture du contenu : à regarder seulement la qualité du papier, le tremblé ou l’élégance de l’écriture, l’application ou les biffures… Outre sa valeur de témoignage, on peut voir dans ce spectacle un hommage rendu à une pratique sociale en voie de disparition – et pourtant, quel régal et quelle richesse pour la postérité que les correspondances échangées dans les siècles passés !
De cette correspondance orpheline retrouvée dans de vieux sacs postaux, Jean-Pierre Tailhade se fait la voix et Didier Dulieux la mélodie, dans un dialogue entre la lettre et l’accordéon mis en scène par Michel Mathieu.


"Si seulement cette cochonnerie de guerre finissait..."
Des voix sans visage, des mots perdus ayant pour tout ancrage les prénoms chéris de leurs destinataires et ceux apposés en signature, et pour décor commun la guerre de 1914-1918, ou plus précisément la France de derrière : non pas celle qui s’enlise dans les tranchées, mais celle qui attend. Qui colmate les brèches de l’absence et du silence comme elle peut : la France qui écrit, puis qui attend à nouveau, qui guette des réponses qui ne viendront peut-être jamais.
Malgré ce qu’on pourrait croire, elles se font rarement tragiques et solennelles, ces voix qui luttent contre l’absence de l’être cher. Ce sont au contraire de bien petites voix, familières, d’un naturel confondant ("t’as préféré ti marier avec la Jeanne", rappelle une amoureuse éconduite à son "vieux Lucien"), égaillées par des anecdotes – les vols de poules dans les campagnes, les entourloupes d’une citadine s’amusant d’un "Angliche", de brefs récits qui semblent avoir pour vocation de mettre sur la douleur de l’absence le pansement du quotidien et des petites joies.
Invité à découvrir ces fragments de vies, ces pensées et sentiments intimes, le spectateur se sent quelque peu voyeur, intrusif – c’est l’aveu honteux d’une veuve devant annoncer à son fils sa grossesse hors-mariage, c’est la déclaration de fidélité d’une jeune femme à son Pierre bien-aimé et la louange à ses baisers... Paroles de mères, de pères, de frères et d’amantes : paroles d’amour toujours, même lorsque le patriotisme ou le sens de l’honneur semblent avoir pris le pas sur les sentiments plus humains. Ce sont alors quelques déchirures plus profondes, des tiraillements que l’idée de la mort fait remonter à la surface.

Des "je" multiples pour un grand cri d’amour
Parmi ces lettres choisies, aucune ne se ressemble et la tendresse se décline ainsi sur une palette de tonalités et de parlures variées, dont Jean-Pierre Tailhade s’applique à faire ressortir les contrastes. Carnet à la main, il ne lit guère pourtant, mais semble chercher dans la page tournée le nouveau souffle pour la nouvelle histoire. Ce ne sont que de brefs instants de jeu, l’investissement d’une pensée individuelle pour quelques minutes seulement, quelques secondes parfois : trouver le ton, c’est-à-dire imaginer quelle aurait pu être la voix correspondant aux mots écrits, et de loin en loin un visage peut-être, à recomposer.
Pas grand-chose sur la scène, sinon ce morceau de bois autour duquel le comédien fixe ses mouvements. Tandis que les lumières changent, tantôt feutrées tantôt brutales, Tailhade se déplace et dans le rien d’une nouvelle posture, d’un regard fixé vers un autre point, la parole peut renaître sans que jamais se perde le sentiment d’une histoire commune.
Cet espace littéraire trouve dans les compositions de Didier Dulieux un relais musical, une autre voie d’expression plutôt qu’un accompagnement d’arrière-plan. Du reste, la voix cesse parfois et l’accordéon emplit la salle d’une parole autre, tout aussi touchante – quelque chose de plus enragé, avec des inflexions tragiques, comme un écho du front. Cet instrument massif requiert un investissement physique au moins égal à celui du comédien, décline sous les doigts virtuoses de Dulieux une palette musicale aussi variée que les lettres et l’émotion qu’il suscite n’a rien à leur envier.
Sensation troublante d’avoir brièvement soulevé le voile du silence qui abrite bien des drames, avec le sourire pourtant. II

Manon Ona

Là-bas
Jean-Pierre Tailhade ; en bas, avec Didier Dulieux. (Photos Djeyo / CdlP)







Théâtre
Lettre à nos hommes qui sont là-bas
De Jean-Pierre Taihade / Théâtre de l'Eclat.
Avec Jean-Pierre Tailhade (interprétation)
et Didier Dulieux (accordéon).
Scénographie : Michel Mathieu. Costumes : Joël Viala.

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