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Le carnaval des dupes

Le TNT délocalise la reprise
de Kroum l'Ectoplasme, un délice de causticité
mis en scène par Jean-Jacques Mateu.

Il est à la fois très joué et presque inconnu, vivant autant qu'il est mort, promis par certains à une notoriété toujours reportée tant elle peine à passer les frontières de son pays d'origine. Il faut dire aussi qu'il a longtemps refusé toute traduction de ses oeuvres et, n'eût été l'acharnement de Laurence Sendrowicz, on en ignorerait encore tout dans nos parages. Nom : Hanokh Levin. Israélien. Né en 1943, mort en 1999 – trop tôt, forcément. Auteur prolifique de satires politiques, de pièces mythologiques et de comédies caustiques dont nulle goutte d'huile ne vient tempérer l'acidité et les grincements. Objet, enfin, des dernières attentions de Jean-Jacques Mateu, qui reprend Kroum l'Ectoplasme et décape par le vide une humanité réduite à sa médiocrité essentielle.

"Alors, qu'est-ce que tu as vu ? – Rien."
L'avion a atterri : Kroum est de retour, revenu d'un "à l'étranger" indéfini où il était parti en quête de réalisation, d'où il rentre n'ayant trouvé ni situation, ni bonheur, ni fortune, ni épouse ni rien. "Voilà, je t'ai tout dit et je te demande maintenant de me foutre la paix !" assène-t-il d'emblée à sa mère insatiable et contradictoire, celle-là même qui voudrait et qu'il parte et qu'il reste, qu'il se marie mais se conserve célibataire, qu'il se débrouille seul mais dépende de sa cuisine, celle-là qui l'accable de reproches mais le défend bec et ongles lorsqu'une autre qu'elle se livre aux mêmes critiques.
Kroum, c'est un peu le Platonov de Tel-Aviv, mais un Platonov que la déception n'aurait pas empêché de préférer l'illusion à la lucidité et qui, à la fin, n'incendiera rien – pas même ses regrets. Sans père lui aussi, son petit quartier quelconque lui tient lieu de province russe, ses amis de voisins et ses voisins d'ailleurs, la colère stérile de révolte et l'aboulie de ligne de conduite dans une vie de désenchantement.
Il n'est rien de plus que l'Ectoplasme, réduit à un surnom dans une société de surnommés : il y a là l'Affligé, le Taciturne, la Bougeotte et la Godiche, le Duce et le Joyau, chacun portant avec une molle résignation le désignatif sans ambages de sa médiocrité.
L'Affligé ? Tougati, malade imaginaire obsédé par la bonne santé, toujours empêché dans sa quête de bien-être par les questions minuscules auxquelles quinze ans de points d'interrogation n'ont apporté aucune réponse. La Godiche : Gouda, en quête de l'Homme – n'importe lequel fera l'affaire, puisqu'elle n'en mérite aucun. La Bougeotte revient à Trouda, fiancée perpétuelle et putative de Kroum l'Ectoplasme et du Joyau Takhti, balançant de l'un à l'autre selon humeur et circonstances. Et puis encore Shkitt, Tswitsa, Félicia... Quatre d'entre eux se marieront deux à deux, jamais le bon avec la bonne et sans l'avoir vraiment choisi ; deux mourront, n'ayant rien réalisé de leurs aspirations – les survivants non plus. Un seul s'échappera, le seul à n'avoir rien livré de lui-même et de ses espoirs, le seul à n'avoir rien dit sinon ces rares mots : "Je jure sur ma vie de rester seul, pauvre et apathique." Le seul, peut-être, encore capable d'un avenir.

"Et l'esprit, grâce à Dieu, a encore un bel avenir devant lui."
Il aurait été dommage de se voir privés d'un tel bijou de texte. Car qu'importe si Hanokh Levin n'a rien voulu d'autre qu'écrire une "pièce de quartier", qu'importe si sa figure de mère, son couple de pique-assiette, ses perpétuels maudits de petite malédiction semblent pouvoir caricaturer gentiment quelques caractères juifs censément archétypaux : ses huminuscules sont l'humanité tout entière réduite par la synecdoque, ou à tout le moins cette large fraction de l'humanité qu'aucune satisfaction ne touchera jamais malgré la puissance des aspirations et les efforts déployés. Des ratés, tous, et absolus, en lesquels l'auteur ne voit aucune possibilité d'accomplissement – qu'il aime, pourtant, et plaint en frère.
Une telle universalité de caractères aurait été mal assortie à un théâtre "réaliste", pourtant facile et tentant au premier abord. C'est donc à bon droit que Jean-Jacques Mateu a inscrit sa mise en scène dans un espace dépouillé, où quelques chaises et le jeu des lumières suffisent peu ou prou à caractériser et les lieux et les temps. Sur les côtés, des miroirs cachent leur vraie nature avant d'accomplir leur oeuvre de diffraction, tantôt multipliant les figures jusqu'à en faire une maigre foule, tantôt les isolant plus encore par l'extension d'un espace monochrome aux frontières indéterminées.
Tout repose alors sur le rythme de tableaux brefs, presque secs, interrompus sans que leur conclusion vaille achèvement ; sur la qualité de lumières dont l'éclat empêche toute dissimulation, leurs variations données comme autant de changements d'état d'âme, de décor et de situations ; sur la dispersion et le regroupement, très construits, des figures dans cet espace sans reliefs. Mais surtout sur le jeu et la présence des comédiens, seuls avatars admissibles de cette humanité vouée à la déréliction. On pourrait croire la partie facile tant les caractères frôlent la caricature ; mais ils ne font justement que la frôler, exigeant de leurs interprètes une délicatesse de dentellière pour en tracer sans lourdeur les motifs, la légèreté grave du funambule pour en rendre l'équilibre oscillant entre tendresse et cruauté. Tous y excellent, ridicules, touchants, féroces et édentés.
Des délices de la désillusion... II

Jacques-Olivier Badia

Kroum l'ectoplasme
Kroum, de retour. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)







Théâtre

Kroum l'Ectoplasme

De Hanokh Levin / Petit Bois Cie. Mise en scène : J-J. Mateu.
Avec Andrée Benchétrit, Olivier Jeannelle, Bilbo, Anaïs Durin, Frédéric Klein, Vincent Kwiatkowski, Denis Lagrâce, Thierry Pail, Flore Taguiev, Lucie Valon, Simon Giesbert et Christine Serrano. Scénographie : Nicolas Delajarte. Lumières : Maurice Fouilhé. Costumes : Joël Viala et Sabine Taran. Travail corporel : Frédéric Jollivet. Son : Bernard Lévéjac.
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Kroum l'ectoplasme