"L'humour est une façon de se tirer d'embarras sans se tirer d'affaire."
Louis Scutenaire, Mes inscriptions.
Parmi les innombrables propos, adages, considérations, aphorismes, définitions et patata par lesquels l'humanité tente de considérer l'humour avec humour, celui de ce vieil anar de Scutenaire est sans doute le plus adapté pour introduire la comédie que propose la Comédie Rive Droite, Le jeu de la vérité, dans le cadre du Printemps du Rire puisqu'on n'y échappe pas. Car si comédie il y a – et donc humour, tout de même un peu, même si le genre n'y oblige pas – celle-ci applique sans constance excessive le ton du café-théâtre à une situation qui n'en relève guère, assortie d'un petit côté comédie de moeurs qui ne simplifie pas les choses, entortillé qu'il est dans celui de la comédie sentimentale, voire dramatique. Et l'on ne s'étonne pas de retrouver, aux commandes de ce très bon texte à bascule, un Thierry Margot à qui L'emmerdeuse avait déjà offert l'occasion de jouer en comédie trompeuse.
"Eh, si ça se trouve, c'est devenu un pou..."
Ils sont contents de se retrouver, Jules, Fabrice, Pascal, pour cette petite soirée entre potes. Car potes ils sont, depuis au moins vingt ans et le temps du lycée, de vrais copains que chaque retrouvaille porte au débranchage de cerveau et à la grosse déconnade, histoire de mettre une bouffée d'air frais dans leurs vies de désormais adultes.
Qui n'est pas toujours rose, la vie, même quand on s'en est plutôt bien tiré : Fabrice, dir' cab ministériel, seize ans de mariage et deux gamins au compteur, semble ennuyé de son Isabelle d'épouse autant que de son désir d'un "petit troisième" ; Pascal, directeur commercial à gros salaire, se remet à peine et comme il peut d'un divorce mal supporté ; et Jules, l'éternel ado devenu comédien, semble quelque peu esseulé malgré la foule de ses conquêtes et son dilettantisme appliqué. Rien que de très banal – la médiocrité de trois vies réussies.
Sauf que ce soir, Jules a une surprise et de taille : quatre couverts sur la table pour une soirée à trois, puisque viendra Margaux. Ah, Margaux !... La plus belle fille du lycée, celle dont tous rêvaient et eux trois plus que les autres, meilleure copine à défaut d'autre chose, qui réapparaît tout à trac par la grâce de ce hasard qui fait si bien les choses et sera là dans un instant (euh... Margaux, pas le hasard).
Excitation comble, délire de mâles rendus à leurs hormones adolescentes, spéculations sans fin puisque Jules lui-même ne l'a pas encore revue, la chasse est ouverte. "Eh, si ça se trouve, c'est devenu un pou..."
Driiing ! et plaf ! quand Margot entre, poussant d'un bras alerte les roues du fauteuil qui lui tient lieu de jambes. Ce n'est plus un plombage d'ambiance, mais un crash sans rescapés dont les trois potes, alignés sur le canapé et le regard vieux robinet – fuyant – sont les premières victimes. Alors pour rendre vie à la soirée agonisante, Margaux raconte comment et depuis, tandis que Jules lance l'idée de se livrer à leur grand délire de cour de récré, le bon vieux jeu de la vérité. Et la vérité sortira toute nue au milieu du salon, changeante au possible, pas si belle et pas si moche, jusqu'à l'ultime coup de théâtre à forme de coup de pied au coeur.
"Mes hommes..."
On le suspecte assez facilement : voire débarquer soudain une fille en fauteuil roulant, dans une pièce dont le début balance entre le tout-venant du théâtre de boulevard et la demi-teinte inattendue des comédies de moeurs, laisse aussi perplexe que curieux quant à la façon dont l'auteur va s'en sortir. Et Pierre Lellouche, auteur expérimenté de comédies intelligentes, s'en tire au mieux, n'éludant ni la gêne que suscite la situation, ni la détresse de ses personnages confrontés à la piètre réalité de leurs vies, de leurs renoncements, de leurs échecs planqués comme poussière sous le tapis de la réussite matérielle.
C'est là que le spectateur en quête de rigolade s'inquiète à son tour – "euh... c'est marrant, au moins ?" Eh bien oui, souvent mais pas tout le temps. Comme le disait le poète Edmond Jabès, "l'humour a besoin du doute pour circuler" et du doute il y a, marqué par de longs silences gênés, autant qu'il y a d'humour dans les répliques, les considérations sur la vie, l'amour, la société, la consommation etc., le premier donnant tout son relief au second par simple jeu de contraste et un agréable refus de l'hypocrisie consensuelle sur les sujets les plus délicats. Et comme il s'agit tout de même d'une comédie, happy end il y aura, tout aussi contrasté et de belle taille.
L'intelligence du texte ne vaut rien sans celle des acteurs et de leur direction, qu'on n'hésitera pas à qualifier de presque parfaite, à tout le moins parfaitement équilibrée entre comique et pathos. Prétexte et pivot de toute l'affaire, le personnage de Margaux est sans doute le moins porteur, son fauteuil suffisant à lui donner son importance ; aussi Anne-Sophie Perrier n'a-t-elle d'autre choix que celui d'un jeu indispensablement honnête, celui du passeur. Mais en vertu de quoi les trois garçons (Thierry Margot, qui assure aussi la mise en scène, Limengo Benano et David Mira-Jover) se voient ouvrir l'espace nécessaire à une caractérisation nuancée de leurs personnages dans laquelle il se révèlent tous très à l'aise, justes et d'une belle finesse de rendu, là encore en parfait équilibre entre les exigences du rire et celles de l'émotion. Et le public ne s'y est pas trompé, dont l'intensité d'écoute n'aura eu d'égale que la franchise des rires. Collé à son siège... II
J-O. Badia