Le cabaret à pattes
Cabaret, théâtre et cirque mêlés, "La guinguette cavale"
de Salam Toto installe à Balma son tonneau,
ses hommes et ses chevaux.
La grande famille du cirque, on le sait, se divise en bien des branches dont les alliances, fratries et cousinages sont la source d'une extraordinaire richesse créative. Il y a les traditionnels, sédentaires ou itinérants, avec leur fanfare et leur M. Loyal ; les cirques nouveaux ou contemporains, amateurs de passerelles entre tous les arts et tentés par la fuite hors des chapiteaux ; les doux et les post-apocalyptiques, les esthétiques, les poétiques et les rigolards, les grandes pistes et les cirques nains – le plus souvent un peu de tout ça à la fois, réuni dans une galimafrée à saveur d'enfance. Et le cirque équestre, auquel sa relation intime avec un animal bien particulier – le cheval, meilleur ami de l'homme avec le chien – offre une place à part. Le théâtre Zingaro de Bartabas en est sans doute le plus éclatant exemple et, aussi bien, l'arbre énorme cachant un petit bois de troupes moins connues, mais pas moins talentueuses.
Ainsi Salam Toto dont "La guinguette cavale", cabaret éclectique autant qu'équestre, s'installe jusqu'au 15 mars en terre balmanaise à l'invitation de La Grainerie.
Dos d'âne et dehors cavaliers
Cela commence dans la plus chaleureuse convivialité après trois coups et plus frappés au marteau sur une planche, par une distribution de vin chaud tombé du corbillard et un repas en tête à tête quelque peu troublé par l'irruption d'un invité de taille, alezan de robe, gourmand, un poil sans-gêne pour ne pas dire... eh bien, cavalier. Sacré paradoxe pour un équin.
A partir de quoi tout s'emballe et s'emberlificote dans un fatras mêlant sans souci le spectaculaire au comique, le poétique au théâtral et la beauté coiffant le tout. L'une danse le tango en robe lamée et perruque bleue avec un poney amené en laisse tel un bon toutou ; un autre organise avec le concours (hippique ?) de la précédente un jumping d'ânes au son des castagnettes. L'armée débarque en tranchecote et calot, envoie valser l'uniforme avant de faire voler la sciure en voltiges pailletées, bientôt suivie d'un monumental percheron surmonté d'un acrobate à gilet de majordome.
Aux femmes la poésie d'une danse isabelle ou alezane, la tendresse d'une étrange parade amoureuse, les subtilités de l'amazone, du pas espagnol et de la levade ; aux hommes les à terre à cheval et les ciseaux, les debout en croupe, dévalades et sauts. Mais à l'une la tête de cheval en carton, la cavale à bascule et le poulet trop grillé, à l'un les assiduités d'un âne amoureux regonflé à la pompe à patte, à l'autre encore la traite d'un poney dont la féminité reste à démontrer. Au dernier, enfin, les jongleries dansées de yoyos rock – à rendre jaloux, avouons-le, tous ceux qui s'emmêlèrent les doigts dans la ficelle toute leur enfance durant – la beauté suspendue d'une balle sur ombrelle tandis que passe le fantôme clair d'une noble bête aux allures levantines.
Au bonheur du tonneau
Dix ans, déjà, qu'est né le cirque-tonneau de Salam Toto comme un manège inspiré des parquets-bals d'un temps plus ancien, avec lui sa belle piste de treize mètres de diamètre, ses parois de bois, ses contremarches ajourées aux faux airs orientaux. Et cinq ans que vit "La ginguette cavale" dans ses différentes versions, à cinq ou sept chevaux, un âne ou trois, deux ou quatre cavaliers, deux comédiens, un seul, mais toujours deux musiciens à qui batterie, accordéon, guitare, castagnettes et cor suffisent pour recréer toutes les ambiances.
Le grand spectaculaire n'est pas sa tasse de thé, pas plus que le plein-les-mirettes prétentieux, la poésie forcée, les exercices subtils du manège réservés à un public d'initiés – ce qui n'interdit pour autant ni les "oh" et les "ah", les moments de pure beauté ou les subtilités du dressage académique. La guinguette de Salam Toto n'a d'autre prétention que celle du spectacle-plaisir, du bonheur de piste qu'offrent à égalité l'homme et le cheval, et mêle pour l'atteindre le théâtre et la danse, le burlesque et le poétique, les souffles coupés de la voltige et les folies circassiennes.
Ce qui somme toute importe assez peu. La vérité du spectacle est dans le silence suspendu des instants de grâce, les rugissements de rire, le fracas des applaudissements. La vérité du spectacle est dans ce mélange de tous âges et conditions posés au coude à coude sur les gradins, l'oeil rond et la bouche bée. La vérité du spectacle est dans cette dame venue accompagner deux filles déjà grandes et qui ne cessa de s'exclamer, sursauter, soupirer et pouffer, émerveillée comme l'enfant qu'elle est redevenue, une heure et demie durant, par la grâce de ces centaures d'un soir. La vérité ? Quelques hommes, quelques chevaux, du travail et du respect. Cela suffit bien. II
Jacques-Olivier Badia