La dame fait chauffer les planches toulousaines depuis quelques années déjà : en féminine compagnie dans le Quartet Buccal, en trio dans son travail avec l’accordéoniste Grégory Daltin et Jean-Marc Serpin, le contrebassiste de Pulcinella. On retrouvait Coco Guimbaud lundi après-midi pour le premier filage des "Mauvaises pensées", création en cours dans laquelle sévissent les deux musiciens susdits, ainsi que le percussionniste Fawzzi Berger. Petite différence avec les spectacles précédents, la touche théâtrale travaillée sous le regard du metteur en scène Laurent Perez.
Dans la salle du Bijou, ambiance filage d’après-midi.
Peu de chose à voir avec un concert programmé en soirée : mélange de décontraction et de tension du côté des artistes – la quinzaine de personnes constituant le public sont pour la plupart des familiers, certes, mais l’intimité n’occulte par le fait qu’il s’agit du premier test d’un travail en cours de création. Le moment où l’on voit ce qui fonctionne, ce qui accroche, ce qui demanderait à être peaufiné. "Répartissez-vous dans la salle pour ‘faire comme’", suggère Laurent Perez. Avertissements de rigueur : si un morceau coince, la dame et ces messieurs s’octroient le droit de recommencer… Disons-le d’emblée, cela ne coinça guère pour un premier jet et l’on ‘fit comme’ sans trop d’effort, avec le plus grand plaisir.
Sur le plateau, outre les instruments, un fauteuil et un paravent. Le metteur en scène souffle un texte qui, précise-t-il, passera en voix off – quelques méchancetés de spectateurs pour accueillir la chanteuse dans un sourire complice. Celle-ci fait son entrée comme si elle pénétrait dans son boudoir. En dépit d’un éclairage froid et sommaire – la régie lumière reste à mettre en place – on éprouve déjà la sensation d’un espace féminin, d’une invitation au partage d’une intimité.
Coco : robe noire et légère mais chaussures sportives, tendance godillot. Sensualité énergique. Elle fredonne a capella, chantonne une romance – en voilà du tout rose et délicat, pense-t-on au début. Quand "tu" n’est pas là tous les pas sont perdus, "le beau ciel de mai n’est plus qu’un ciel défait", bref le monde ne tourne plus rond, c’est le vertige pathétique des peines amoureuses sauf que… Coco Guimbaud et le pathos ne font pas bon ménage et après cette amorce trompeuse, la dame remet les choses en place par une vigoureuse chute.
Seconde entrée : les trois musiciens en file timide, l’allure empruntée – des intrus dans cet espace féminin… ?
De bon augure, une énergie mordante alors même que les conditions ne s’y prêtent pas – monter en puissance face à quelques spectateurs bénévoles n’est visiblement pas une difficulté pour la dame comme pour les musiciens, lesquels y vont aussi des cordes vocales, quitte à verser dans un délicieusement kitsch Ti amo. Et ça hurle et ça saute et ça se roule par terre – au fait, il s’agit de chanson française, mais pas le versant le plus édulcoré de cette classe fourre-tout, vous l’aurez compris. De la chanson française nerveuse, agitée, qui voyage parfois vers des accents chauds, hispaniques. Une variété de compositions, du reste : rien qui ne lasse l’oreille par une identité trop ciblée.
Les textes eux-mêmes ne manquent pas de piquant. Des égarements délirants sur le sex-appeal d’Antonio Banderas ou de Brad Pitt à la déclamation enragée d’une amante bienveillante (mais envahissante), en passant par un rhabillage en règle des relations amoureuses à répétition ("vingt séparations, ça frôle la névrose"), Coco chante l’amour, brûle l’amour, trucide l’amour et… aime l’amour, comme tout le monde. Fil rouge parmi les morceaux, le cocasse "j’en ai un" décliné sous différente formes – plus de questions existentielles, elle en a un, "le vide est plein".
Point fort du spectacle, le liant amené par la touche théâtrale : réelle communication entre les artistes, brefs duos, poses fugitives… C’est souvent l’affaire un regard, parfois d’une prise à partie. On frôlerait presque la configuration de Marlène et ses Roméos – il y a bien là quelque chose du badinage amoureux – mais la mise en scène évite le statisme d’une distribution de rôles, ainsi que la bascule dans le trop théâtral. Il est délicat à trouver, l’équilibre qui consiste à ne pas asservir la musique à un hypertexte, ni à faire du théâtre le lieu du simple divertissement.
Tout ceci tient le cap, éveille et secoue sans pitié alors même qu’il est l’heure de la sieste… On peut gager sans trop s’avancer que d’ici un mois, moyennant quelques gouttes d’huile et un travail des lumières, "Les mauvaises pensées" tiendront aussi alerte et souriant leur public du soir. II
Manon Ona