Une femme vêtue de blanc, des feuilles collées sur son corps, on retrouve l’esthétique froide d’une habitante du Groenland, presque extraterrestre tant cette lande ne semble pas être faite de terre.
Des récits de trappeurs, de baleines, de phoques, de traîneaux et d’esquimaux, voilà à quoi s’attend le public qui s’installera bientôt dans la salle du Théâtre du Pont Neuf. Eh bien non, Veni Lacombe ne tombera pas dans cette facilité. Le Groenland, c’est un beau grand mot, une destination, celle choisie par cette mère lasse de sa vie, qui "pleure avant d’aller chercher sa fille à l’école, ou dans la voiture". Un ailleurs, car la vie n’a pas de sens, que celui-ci s’est galvaudé et éteint. A la sortie des classes, cette femme à bout a décidé de faire une balade plus longue que d’ordinaire, au-delà de la "rue où tu as appris à marcher, mon loup, ma chouette", au-delà des rues qui se ressemblent, pour sortir de la ville et aller droit devant, vers le Grand Nord.
Mais à l’image de la vie, notre héroïne n’est pas courageuse et sa fille traîne des pieds, alors que faire ? La laisser sur le bord du chemin, alors que c’est pour elle, sa fille au visage d’esquimaude, qu’elle a entrepris cette fugue ? C’est sans compter le souci méticuleux de cette mère qui se ravise. Elle renonce et proposera une version miniaturisée du voyage à sa fille, une dizaine de minutes dans le camion réfrigéré d’un boucher, pour retrouver l’odeur et le froid des plaines blanches.
Une histoire singulière
énoncée d’une voix précise, précautionneuse, comme les instructions données à la petite fille. Veni Lacombe guide son enfant, veut la rendre autonome, toujours devant, puisque "les pas vers [elle] ne comptent pas". Les recommandations données, celles d’une femme qui apprend à une autre petite femme les règles d’une vie qu’elle a difficilement expérimentée, sont justes. Parfois espiègle, parfois ironique, il ne transparaît pourtant que cet amour et ce souci d’avancer, de ne pas renoncer au rêve de liberté. "Le sacrifice du confort, c’est la condition sine qua non pour vivre l’aventure, mon loup."
Les phrases sont admirablement ciselées ; un humour délicieux et de l’affection pour cette femme se dégagent très vite. L’ambiance cotonneuse qui habite la salle semble sans cesse en sursis. Ce succès d’interprétation est dû au choix simple et efficace d’un plateau nu et d’un livre, d’un échange direct avec le public. L’éclairage et la scénographie très crus, oscillant entre le bleu polaire et le jaune pour les fugaces éclairs de génie, servent la fuite de cette mère en déroute.
Le débit se fait lent et précis, s’envole dans les aigus, va et se balance au gré des aigreurs et des espoirs vite déçus de cette femme que l’on sent prise dans le quotidien. Enserrée, elle ne parviendra pas pourtant à être pitoyable et à se faire plaindre. Car le jeu et la malice sont très présents, partout. Cette mère est folle, son mari le sait et ne se fâchera presque pas quand il les récupèrera après cette nuit dehors.
Cette folie, l’actrice la porte,
la rend presque normale, ses pas, sa gestuelle froide et régulière faisant accepter au public les actes les plus lâches et les plus beaux. Peut-on parler d’une mère exemplaire ou abominable ? Elle désire perdre son enfant, mais n’y arrive pas.
La comédienne tient le public en éveil, le texte est parfaitement maîtrisé. Les spectateurs ont le sentiment que le livre de Pauline Sales a été appris par tronçon et restitué au gré des réflexions de cette femme peu commune, qui se rit de faits divers sanglants (une famille assassinée, un accident de la route plus ou moins chanceux, le viol d’une petite fille des beaux quartiers par l’ami de son grand frère). Ce n’est pas le même voyage pour chaque représentation, chaque spectateur même. Les anecdotes sont clairement pesées, choisis par la comédienne. Comme si, déjà dans la salle lorsque le public s’installe et maîtresse de ce destin bancal, elle avait jaugé quel périple elle voulait faire vivre à son audience.
Avec grâce et fantaisie, Veni Lacombe relève le défi audacieux de faire aimer cette femme atypique, enfantine, sorte de créature dans laquelle se mêlent l’enfant et la mère. Le public s’étonnera à rire, à approuver cette mère très particulière, qui se sent mourir si "rien ne sort d’elle" de constructif à part cet enfant. Un enfant étranger, qui lui semble depuis sa naissance venue d’ailleurs avec ses cheveux noirs et lisses et ses "mains de sumo miniature". On s’attend avec délice à une rechute, une suite, à un autre voyage, vers le Groenland puisqu’il permet de rêver et d’imaginer avec tant de virtuosité. II
Lucien-Christophe Hernandez