"Si l’on me prouvait que le Christ est hors de la vérité et qu’il fût réel que la vérité
soit hors du Christ, je voudrais plutôt rester avec le Christ qu’avec la vérité."
Dostoïevski, Lettre à Nathalie Fonvisine
La surprise est au renouvellement esthétique sur le plateau du théâtre Garonne. La compagnie dirigée par Mladen Materic, que l’on vit maintes fois se produire en ces lieux (dont Pourquoi la cuisine ? en 2001 et Nouvelle Byzance en 2007), y présente sa dernière création, Le Grand inquisiteur, d’après le texte de Dostoïevski. Une nouveauté de la part du Théâtre Tatoo, qui jusque là se caractérisait par un travail sur l’espace et le corps, par une transmission visuelle et non textuelle du sens. Rien de tel pour cette dernière création : restriction à deux comédiens, pour une sorte de dialogue corps/voix d’une densité rare compte tenu de la teneur philosophique du texte. Un pari de taille, mais faiblement relevé.
"Pourquoi tu es venu ? Pour nous déranger."
En 1880, Dostoïevski achève de publier son œuvre maîtresse, Les Frères Karamasov. Trois frères, trois facettes de la société russe de ce temps : Alexeï, l’homme de foi, Ivan l’intellectuel matérialiste et Dimitri, l’impétueux "homme russe". Dans ce roman synthèse, Dostoïevski aborde de front des thèmes autrement disséminés dans le reste de son œuvre : existence de Dieu, expiation, nécessité d’une autorité morale dans le désordre du monde, libre-arbitre…
Dans cet entrelacs philosophique et théologique, le chapitre 5 du livre V fait figure de pivot : histoire contée par Ivan à son frère Alexeï, Le Grand inquisiteur quitte la Russie moderne pour l’Espagne de la Renaissance. Le texte narre la rencontre entre un haut dignitaire de l’Inquisition et le Christ, de retour parmi les hommes : ce dernier s’entend – sans répliquer – reprocher de venir perturber le monde et l’œuvre de l’Eglise.
Bien qu’il soit intégré au roman, ce texte constitue un bijou philosophique très autonome, où Dostoïevski développe une sorte de politique de la foi - il y a du Machiavel dans le personnage de l’inquisiteur. Son réquisitoire s’articule autour d’une idée centrale : Jésus aurait voué l’homme à l’égarement et au malheur en l’ayant souhaité libre. Cette défense de la liberté se serait manifestée lors du refus christique des trois tentations, dans lequel le pessimiste inquisiteur voit l’erreur originelle de l’amour christique.
En refusant de changer les pierres en pain, Jésus défendit le primat du spirituel sur le temporel et choisit de ne pas de résoudre l’inquiétude des lendemains. En refusant la prosternation, il ne satisfit pas le besoin d’autorité qui, selon l’inquisiteur, anime l’homme, "troupeau docile et reconnaissant". En refusant, enfin, de se jeter dans le vide pour régner par le miracle, il ne répondit pas à l’exigence du merveilleux et de la mystification. L’ensemble fonde l’amour christique comme volonté d’assurer la liberté humaine : or l’homme est-il capable d’être livré à lui-même ?
"Pendant des siècles nous avons peiné avec cette liberté."
Outre son vertige philosophique, l’intérêt de ce texte est de constituer pour Dostoïevski, fervent défenseur de l’amour christique, une contre-pensée très étudiée – quel détail et force de raisonnement prêtée à l’inquisiteur, pour un auteur qui éprouvait envers le catholicisme européen une si franche haine !
On l’aura compris, Mladen Materic n’a pas choisi n’importe quel texte pour réinfléchir son esthétique : la pensée de Dostoïevski suit un chemin complexe et sinueux, qui peut égarer ou désintéresser un spectateur peu touché par ces réflexions philosophiques. Rien de commode à mettre en scène, en tout cas. La difficulté se situe probablement entre la transmission claire d’une parole dense et la préservation du spectacle. Le metteur en scène semble avoir tranché par une distribution très précise des rôles : le comédien qui interprète l’inquisiteur assume la parole, tandis que celui qui joue le Christ s’exprime par le corps et la mise en espace – réactions visuelles à ce qui lui est reproché, déplacements constants, voire des expressions gestuelles et faciales. Le tout parfaitement muet.
Bien qu’on ait quelque difficulté à imaginer autre chose, on constate que ce choix ne fonctionne guère. La mise en scène se sclérose peu à peu et les rares interventions de la régie lumière n’y changent rien : très vite, le jeu du Christ devient artificiel, ses déplacements flottent à mi-chemin entre une lecture réaliste – or rien de plus difficile que de jouer la pure réception – et une tentation esthétique qui aurait mérité approfondissement.
C’est tout de même un comble de regretter la faiblesse d’une lecture esthétique pour une mise en scène de Materic… Le constat vaut pour les deux comédiens : on se lasse de ces dos tournés, de ces allers en fond de scène qui jouent comme ponctuation forcée. Ces "codes" et facilités de mise en espace sévissent dans le théâtre de texte depuis bien longtemps déjà : on ne peut que regretter qu’un tel metteur en scène s'y adonne, et espérer que la couture esthétique soit moins radicale dans les créations prochaines…
Une concession tout de même : la difficulté était de taille. II
Manon Ona