Le temps est venu pour les théâtres et les compagnies de présenter les travaux d'ateliers. Au Sorano, Didier Carette offre sa scène au festival Universcènes ; le théâtre de Poche s'apprête à accueillir dès la semaine prochaine les élèves de Zanni Cie ; et le théâtre Jules-Julien ouvrait vendredi un long mois de représentations de ses huit ateliers et studios : quatre pour les jeunes, autant pour les adultes et, cette année, un principe de présentation "intergénérationnel" mêlant chaque soir en deux spectacles les plus anciens et les moins vieux – sauf pour ce premier soir, réservé aux plus frais émoulus. Une génération chère à Alain Serres, qui rappelle qu'avant même l'installation définitive du Théâtre Réel à Jules-Julien, en 1982, la formation théâtrale des jeunes était au coeur de son action. C'était en 1975...
Premier sur scène, Le Grand Tour,
un texte de Caroline Bertran-Hours (Le mariage, dernièrement au même endroit) créé une première fois en 2005 par Jean-Paul Fauré et Max Henry comme théâtre poétique et musical, repris aujourd'hui par Jacques Chiltz. Entrée solitaire sur scène nue, salle allumée, clameur de sirène et grande dévalade désordonnée de jeunes voyageurs en rayés marins dans un brouhaha rassurant de "Je sais", "Je l'ai", "Tout ira bien" – l'invitation au voyage, à ce Grand Tour que pratiquaient les jeunes fortunés d'Europe au dix-huitième siècle pour parfaire leur connaissance du monde. Celui-là n'ira pas sans péripéties, dans l'exotisme des étiquettes de cantine parties de Falgarde à Zanzibar, d'Atacama en Mirail, Dresden et Jupiter, Moret-sur-Raguse, Mexico... "Pousse la machine et chauffe !" malgré le capitaine sourd aux actes incompréhensibles, les inquiétudes – "J'ai perdu deux dents", "Est-ce que le bébé est né ?" – tempêtes, pannes, ce temps et ces distances qui passent et transforment les grands enfants en petits adultes. "J'ai grandi." "J'ai grossi." Eh oui, "il n'y a pas de retour, on avance, on continue !"
Grand chariot après Grand Tour avec un texte délectable de Jacky Viallon, attaque en règle des travers consuméristes de nos temps mise en scène par Jean-Paul Fauré (Solopolo). Et des rayures encore... Non plus celles du marin voyageur, image de liberté, mais rayures carcérales de prisonniers consentant à leur enfermement, grilles verticales du chariot immense où jeter sans distinction, frénétiquement, tout ce que les gondole tentatrices proposent à une avidité compulsive soigneusement entretenue. "Achetez ! Achetez ! Et si vous n'avez plus d'argent, on offre des crédits..." Ce ne sont que ruées vers la réduction, fascination du luxe, besoin du nombre, du nouveau ou du mieux – du toujours plus, à n'importe quel prix et au-delà du raisonnable, "je veux je veux je veux je veux." Credo : "tout ce qui est vide doit être rempli, tout ce qui est plein doit être vidé."
Au milieu de ce pandémonium, le clochard : à visage vert et nez rouge, comme en portent les extraterrestres du quotidien du peintre Yann Normand, et quelque chose du martien Flip dans les aventures de Little Nemo. Un élément du système, lui aussi, dont le "jeter, ramasser" répond au "acheter, jeter, renouveler" des nantis – mais un élément rejeté aux marges, dont le regard se teinte de fascination tranquille et amusée devant la ruée des grands chariots. Le regard, justement... Lui seul sauve, quand un "délimitateur de contemplation" de hasard offre une nouvelle vision des choses et de soi-même, "ha ha, oh la la, merveilleux", jusqu'à la révolte.
Malgré la difficulté du nombre (plus ou moins vingt comédiens sur scène) et de l'âge (on ne se donne pas facilement trente ou quarante ans quand on n'en a que douze ou seize), on aurait tort de ne prévoir dans ce travail que balbutiements de scène, accrocs et pattes encombrées, et limiter l'assistance à l'habituelle troupe des parents et amis. D'abord parce que les textes sont bons et portent avec bonheur leur part de sens. Ensuite parce que formateurs / metteurs en scène, tous chevronnés, assurent solidité de la construction et bonne tenue de l'ensemble. Surtout parce que ces comédiens frais et verts font preuve sur le plateau de belles qualités : aisance sur scène, assurance du jeu, du placement et du déplacement, maîtrise de voix à l'âge changeant et cohésion du groupe. Et l'on trouve sans peine parmi eux quelques figures dont la justesse, la précision, la présence laissent augurer d'un véritable talent.
Le groupe du Grand Tour est sans doute le plus unitaire, malgré un travail parfois déparé par l'inaudible de voix trop multiples et un poil de désordre : celui du Grand Chariot, plus contrasté dans la qualité de ses interprètes, mais porté par un texte délicieux de malice et de férocité et laissant voir le plus de talents en herbe. L'un et l'autre en tout cas laissent toute place à cette fraîcheur, cette énergie dont seule la jeunesse est capable, et font preuve de qualités qui méritent d'être saluées – mieux encore, vues et appréciées depuis la salle. A suivre... II
Jacques-Olivier Badia