Le cirque a ceci de merveilleux qu'il conserve contre vents et marées une bonne part de l'esprit d'enfance – moyennant, toutefois, un talent plus assumé pour la frasque et beaucoup de travail : on y fait le clown ou le pitre, on y enfourche son dada, on y joue les équilibristes ou les acrobates, on y fanfare et fanfaronne sans jamais se faire gronder par quelque grincheux détenteur d'une autorité plus ou moins parentale. Le bonheur. Devenus nouveaux ou contemporains, les arts circassiens n'ont rien perdu de cet esprit, qui n'a au contraire pris que plus d'ampleur par leur mélange éclectique des genres, des disciplines et des moyens.
Un exemple ? Michel Navarro, Acrostiche de son état, dont La fugue de Jak, "show catastrophique pour un écran vidéo, un artiste intérimaire et un technicien", prenanit peu à peu ses aises sous le chapiteau du Bazar au Parc des sports du Bazacle au début du mois, et revient en juin à Cornebarrieu avec la Caravane de Cirques.
"Mesdames et messieurs, pour vous ce soir..."
"Dans quelques instants... Ç a va bientôt commencer..." Le technicien a beau faire traîner l'annonce, personne sur le plateau sinon un grand écran plat. Lequel s'anime bientôt – "j'arrive, hein" – de la course folle et méandreuse de l'artiste depuis sa loge jusqu'au chapiteau, fausse entrée, vraie sortie, un coup là, un coup ici – le voici : pantalon noir, T-shirt rouge, bretelles blanches, même pas essoufflé et s'excusant d'avance du nombre d'entrées, de caméras de surveillance et on ne sait quoi encore.
Lui ? Un PIR : polyvalent, intérimaire et remplaçant, capable de se débrouiller seul en maison de retraite comme en crèche et appelé in extremis à assurer le spectacle. Et pour commencer, chaises, grand orchestre et minibus pour un numéro d'équilibre mené au son de ce qui ressemble bien à la version crachotante et jazz de la "Nouvelle Vague" de Richard Anthony reprise par Claude Bolling. Equilibre ne rimant hélas pas forcément avec adresse, l'artiste ne trouve rien de mieux que de f... en l'air le pupitre supportant l'indispensable conduite du spectacle, au grand déplaisir d'un régisseur avec qui la chaleur des relations se cantonne à un froid polaire.
Qu'importe, ce n'est qu'un début, le spectacle continue... comme il peut : imitation, en cours de travail, d'un Montand revenu à bicyclette de son séjour mortuaire, d'un Johnny qui nous aime qui nous aime ; interprétation délicate d'une tendre comptine pour maternelle traitant du douloureux sujet des immigrés clandestins, domptage tango d'un micro sauvage aux allures de serpent furieux ; déploiement d'un quatuor lyrique composé d'une seule personne, bouclage, équilibre sur culbuto à cales cassées et, in fine, composition live d'un scat beat-box à tout casser sur le thème de l'isolement de l'homme seul sans personne, avec accompagnement ouzbek et lot-et-garonnais. Du grand art...
"Si vous voulez le meilleur, demandez le PIR."
Il y a quelque masochisme, pour un artiste, à se donner en spectacle un lundi, temps habituel de relâche des scènes. La représentation en prit ce soir-là le tour d'une répétition générale avec ses couacs et ses interruptions – rien de bien gênant, s'agissant d'un show catastrophe par nature et d'une création toute fraîche : une représentation seulement au compteur, jeudi dernier dans le grand Bazar du Bazacle, après quelques premiers essais aux alentours de Toulouse.
Ce qui n'empêche pas la qualité. Michel Navarro fait preuve dans La fugue de Jak de la variété de ses talents, dans l'esprit éclectique et sérieusement pas sérieux du cirque d'aujourd'hui : équilibriste, mais aussi chanteur, bruiteur tendance beat-box oubliant la rythmique au profit de la trompette et pas mal comédien, l'artiste exploite sur le plateau une belle palette de disciplines, parmi lesquelles on goûtera en particulier un numéro d'équilibre "sur culbuto" de belle facture et l'absurde délicieux d'un minibus 33 tours.
Il naît de tout cela un personnage et un univers bien construits, définis tantôt par le rire, tantôt par le spectaculaire de tours de force purement circassiens, mais encore un chouia foutraques dans la recherche du bon liant pour ces numéros disparates et, plus encore, d'un rythme qui leur donne tout leur relief.
Le genre de choses, on le sait, qui se trouve par l'épreuve répétée de la scène, de préférence devant un public suffisamment nombreux pour offrir à l'artiste une dynamique et des réactions parlantes.
"Demain, y a ma soeur", crie Michel Navarro depuis les coulisses. Sa soeur et déjà quelques autres, prêts pour la catastrophe. "N'applaudissez qu'en cas de force majeure..." II
Jacques-Olivier Badia