On peut vivre une drôle d’expérience en ce moment au Hangar, avec Les fables du corps concoctées par éOle et la compagnie Le Sablier… Ni vraiment du théâtre, ni vraiment de la danse, ce que l’on nomme "performance" par commodité verbale est une rencontre singulière, qui se fait ou ne se fait pas, entre un homme et un public. Ou plus exactement entre un corps d’homme et le corps du public.
Imaginez la scène : Pascal Dubois est seul, dévêtu côté planches. Face à lui, côté gradins, le public l’observe en train de l’observer… Qui fait le spectacle ? Un doute s’installe…
Soudain, l’homme commence à s’exprimer en silence. Il parle avec son corps, sa peau, les traits de son visage, mais jamais un son ne sort de sa bouche. Voilà qu’il se lance dans une chorégraphie de l’immaturité, de l’inaboutissement. Une pantomime déconcertante. Ses gestes traduisent comme une impuissance, soit qu’ils soient dans l’incapacité d’un accomplissement, soit que parfaitement inutiles, ils polluent le propos de l’acteur. Ce procédé, pour le moins étrange, s’appelle la "gesticulation" ; comme une écriture presque automatique de la danse, donnée toujours sur le même rythme soutenu.
Sur une trame distendue, balisée ça et là par le son et les images, des émotions enfouies au plus profond de l’être sont convoquées en urgence pour nourrir le langage corporel. Pendant quarante minutes, l’homme privé de parole, ce qui le renvoie quelque part à l’animalité, donne une danse de séduction dont il espère un heureux dénouement : la rencontre avec l’autre dans un rapport presque tantrique.
Si le rendez-vous a lieu (jusqu’à la rencontre érotique, pourquoi pas ?) il se réalise sans l’entremise du contact qu’il soit physique ou verbal. Là réside tout l’enjeu de la "performance".

"Pour réussir cela",raconte Pascal Dubois, "je me nourris littéralement de tout ce que je peux. En premier lieu, je m’abreuve des vibrations que m’envoie le public. Je ne dois jamais perdre ce contact que je tisse dès les premiers regards, car c’est uniquement pour l’emmener à me suivre que j’agis. Mais je me nourris aussi de toutes les rencontres passées qui ont jalonné ma vie, dont certaines ont été si fortes, si prégnantes qu’il m’en reste encore aujourd’hui des gestes en souvenirs… Je suis un comédien de rue. Ma nourriture, c’est le public que je rencontre qui me l’offre."
Pour le reste, les références, sont nombreuses à guider sa gestuelle comme autant de fils attachés à son corps : certains mouvements proviennent de la pièce Le Gaspard, enfants sauvages de l’Europe dont il était le metteur en scène (d’après Le Gaspard de Peter Handke) ; d’autres resurgissent de la danse Butô qui, comme celle de Pascal, est un retour aux sources originelles du mouvement et propose une déconstruction des codes gestuels ainsi qu’une invitation à la réflexion. Mais si cela échappe au public, peu importe ! , chacun étant libre d’invoquer les images qu’il souhaite sur cette poétique silencieuse. "Nous sommes dans le même processus émotionnel qu’avec la musique", précise Pascal Dubois.
La vidéo quant à elle est "un outil d’extrapolation, d’hypothèse de "traduction" du langage et de la vision de ce corps alors musical." Avec ce travelling d’une photographie en trois dimensions réalisé par David Coste, on ramène un peu le corps en représentation à une certaine culture, tandis que les clichés de mouvements électriques illustrent peut-être l’état des corps au moment de leur fusion finale ? Quant à la lumière et la musique, signées Cyril Monteil et Jacky Mérit, voilà encore deux autres formes de discours qui se superposent aux mouvements des corps et des images.
Malgré toutes ces voix différentes, le message peut ne pas trouver son chemin jusqu’au public, si rompu aux facilités de la parole.
Pour entendre, un dernier conseil signé Pascal Dubois : "Essayez de lâcher prise !" II
Bénédicte Soula