"N’espérez rien de beau. Sur la scène, peu à peu, vous assisterez à l’apparition
du chaos, du désordre, de la malpropreté et des corps maltraités." Rodrigo Garcia
Le nom de la compagnie est en parfaite adéquation avec sa dernière création, Elle est morte ? Grand déballage discursif et matériel, explosion de mots et de matériaux de toutes sortes : ça complote à quatre (comédiens) plus un (musicien) et ça vous fiche un bazar sans nom - la scène du Chapeau Rouge ne s’était probablement pas ainsi faite rhabiller depuis longtemps.
Ils nous viennent de l’Aveyron, ont flirté avec L’Œil du silence comme avec Rodrigo Garcia. Les affinités avec ce dernier ne surprennent guère et s’identifient clairement dans cette création : un spectacle se proposant d’examiner la notion d’engagement à grand renfort de bruit, de tirades et de matières (plastiques et alimentaires – voir J’ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe, du dramaturge argentin). Vaste sujet, abordé selon un angle non moins vaste.
"R comme RESIGNATION"
Quatre jeunes font et défont un monde à refaire, en colocation dans un appartement : une vie commune qui mêle des instants de partage de différentes factures, de l’examen minutieux du trop long ticket de caisse à des parties de beuverie en rythme. Entre ces moments et préoccupations identifiables, leur quotidien est ponctué de délires et d’accès discursifs, intenses et surprenants comme un accès de fièvre dans la monotonie d’une existence muselée.
Difficile d’en dire plus, tant lesdits délires et accès partent en tous sens. Seul motif récurrent, ce masque que les comédiens revêtent tour à tour et qui, semblerait-il, fait ressortir la part sombre et fantasmatique de chacun. Mais là encore, un capharnaüm de mots et de pensées : l’un cause obsession de richesse en fomentant un voyage à Las Vegas, un autre s’excite contre la variété française ou encore se livre corps et âme aux magasines et émissions télé.
Le vide du quotidien et le silence explosent ainsi sous la poussée d’une rage très contemporaine – des noms familiers, jusqu’au trop médiatique Besson, viennent saisir le spectateur dans son présent. On y crie, on y chante, on y bombe la colère de vivre en ce monde… on y Rodrigo Garcia ?

"Faudrait savoir où ça nous mène…"
Entièrement d’accord et ce n’est pas là une opinion de réactionnaire. Que la scène puisse et doive régulièrement être un lieu d’engagement, oui, mille fois oui. Pour autant, cela doit-il passer par une avalanche de discours, par une dénonciation tentaculaire et touche-à-tout qui se dilue par trop de confusion ? Même l’autodérision n’y est pas nette et on ne sait trop à quel degré prendre tout ça.
Dommage, ces cinq furieux ont pour eux une présence des plus généreuses et des initiatives de mise en scène très intéressantes. De l’énergie dans le moindre geste tout comme des silences bien tenus, une recherche dans tout ce qui est de l’ordre du symbole et, enfin, des compositions scénographiques formant de saisissants tableaux.
Bref, encore une de ces propositions artistiques que l’on ne peut clouer d’un univoque "pour" ou "contre" : des comédiens qui sont plus que là, une mise en scène qui ne manque pas de réflexion et cependant un propos qui ne convainc guère, faute d’élagage et d’ancrage dans un sujet précis. Tant de choses à dire : dix spectacles en un. Se donner le monde entier à critiquer est une bien lourde tâche pour quatre-vingt dix minutes de représentation. II
Manon Ona