accueil/critiquesaccueil à veniragendaaccueil à côtésliens

Fuyant comme l'eau

Le centre culturel Bellegarde programme bientôt
L'eau, la princesse et le serpent, qui avait déçu
un an plus tôt au théâtre du Grand Rond

Article paru le 7 décembre 2008

Le théâtre du Grand Rond n'a pas pour habitude de se moquer des loupiots. Sa programmation jeune public, conséquente et variée, a toujours fait preuve d'un niveau élevé de qualité, quels que soient la forme ou le fond des spectacles présentés, et le grand tenant la main du petit y a le plus souvent pris autant de plaisir que ce dernier. Hélas, on peut toujours se tromper : L'eau, la princesse et le serpent, que présentait la compagnie Cont'Act il y a un an, ne convainquait guère malgré sa beauté visuelle, plombé par la lourdeur de certains choix et la faiblesse de sa construction. Retour prochain au centre culturel Bellegarde...


"Oh oh, plus d'eau ?"
Il était une fois une princesse de lumière, née en royaume inconnu mais brûlant, en un temps indéfini qu'on devine lointain. Pas moins coquette que les autres princesses de conte, celle-ci aimait l'eau, s'en envelopper, s'y baigner, y tremper à qui mieux mieux sans plus se soucier d'économie que de sa provenance. Jusqu'au jour où : "oh oh, plus d'eau ?"
Pas moins capricieuse que les autres princesses de conte, celle-ci vit dans cette soudaine pénurie la main du roi, fermant par rétorsion les robinets auxquels elle puisait, en conçut une vive colère et courut tancer le souverain. Son noble père, hélas, n'y était pour rien, lui-même privé par sécheresse du précieux liquide dans lequel faire infuser son thé. Futilité, impuissance des puissants...
La princesse dut donc partir, chevauchant Zéphyr, traverser le désert, survivre à la tempête et trouver l'oeil de la mer. Faillit bien périr. Rencontra un nomade rouge disposé à l'aider et faire d'elle la gardienne de l'eau, ce bien précieux à tous les hommes. Un serpent glissé dans sa gorge serait garant de la promesse. Et voilà : ainsi atteignit-elle la mer sans autre péripétie, devint protectrice de l'eau, en dispensa le bienfait sur le pays de son père et peut-être même la terre entière.

Gouffres et méandres
...Du moins le suppose-t-on, car tout cela manque quelque peu de clarté. Mal ficelé malgré son écriture soignée au style forcément orientalisant, le récit ne cesse de se creuser de gouffres logiques dans lesquels se perd la cohérence de l'histoire, de s'égarer en méandres que rien ne laissait soupçonner, jusqu'à bondir d'un coup à une conclusion obscure que seule la logique des plus âgés permet de rétablir. La cause de la sécheresse ? Un ciel bleu, "heureux parce que le peuple de la terre est malheureux" sans qu'on sache bien pourquoi ; ou alors les excès aquatiques de la princesse, sans certitude, ce qui fait tout de même beaucoup de bains. Zéphyr ? Un avion de bois que pilote une altesse à grosses lunettes faisant "brrrr" de la bouche. L'oeil de la mer ? A définir. Du temps de la promesse à celui de sa réalisation ? Rien.
Si ce n'était que ça... Ayant opté pour l'intention louable, mais toujours risquée, du spectacle didactique, Amid Beriouni tente de faire passer un double message : environnementaliste d'un côté, humaniste et tolérant de l'autre. Rien à en redire sinon la lourdeur et l'inconstance, quand on le voit une fois asséné sans avertissement, puis aussitôt oublié, avant de revenir dans un soudain afflux de mémoire que rien dans l'histoire ne soutient. A quoi on ajoutera l'usage d'une langue parfois bien compliquée, par le style comme le vocabulaire, que les plus jeunes auront du mal à toujours comprendre. "Déchéance", "irriguer", "se désaltérer" ? Rien de bien clair sans explication en dessous de cinq ou six ans, quand quatre sont censés suffire (désormais poussés à six, de fait - ndlr).
Plantons à regrets les dernières banderilles de cette cruelle critique, pour épingler : l'usage, au début, d'une marionnette mal identifiée – la princesse petite, semble-t-il – qu'on ne reverra jamais, ne serait-ce qu'en pendant ; les trop longues plages de musique en construction que ne soutiennent ni effet, ni action ; le noir permanent de ce royaume écrasé de soleil, qui autorise sans doute de beaux effets visuels mais devient vite pesant de trop de nuit sans cause. Cessons là.
Voilà qui sent l'indécis, l'inachevé. Et suscite le regret du critique car les costumes sont beaux, la musique agréable, l'écriture léchée, le propos plus que défendable et les effets visuels soignés. Expérience faite, ils sont d'ailleurs les seuls à rester dans la mémoire des plus jeunes et au-delà – contents mais bien en peine de dire, au sortir de la salle, de quoi il fut question, sinon d'une princesse en robe à lampions et d'un serpent où c'qu'on sait pas s'il était vrai. Dommage, vraiment. II

Jacques-Olivier Badia

L'eau la princesse et le serpent
La princesse capricieuse. (Photos Djeyo / Archives CdlP)







Conte théâtral - à partir de 6 ans
L'eau, la princesse et le serpent
Cie Cont'Act.
Texte et mise en scène : Amid Beriouni.
Avec Elsa Beigbeder et Amid Beriouni.
Musique : David Lévy.


Durée 45 mn.
galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
L'eau la princesse et le serpent