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Bleu comme l’eau d’hiver

Avec Le Dragon bleu de Robert Lepage,
le TNT inaugure un nouveau cycle de "Regards"
posés sur Wajdi Mouawad.

Le lien entre Wajdi Mouawad et Robert Lepage, hormis leur implantation au Québec ? Des affinités thématiques comme formelles, le premier ayant hérité du second l’ampleur épique et l’obsession pour les problématiques identitaires qui font le succès de son œuvre. En ce mois de novembre, le TNT propose de revenir sur le dramaturge et metteur en scène qui fit lever sa grande salle l’an passé : arrivée très attendue de quatre pièces de l’auteur québécois rassemblées dans le cycle Sang des promesses : Littoral, Incendies, le très récent Ciels (Avignon 2009) et le grand succès de l’an passé : Forêts.

Il serait regrettable que la notoriété récente de l’auteur libano-québécois et l’organisation très centrée de ce cycle de "Regards" occulte le talent remarquable de Robert Lepage. Lauréat en 2007 du Prix Europe, certes, mais surtout auteur et metteur en scène d’une trilogie gravée dans l’histoire du théâtre : en 1987 déjà, Lepage proposait un cycle générationnel traitant des thèmes de l’altérité et de l’identité, La trilogie des dragons.
Trois dragons avant le bleu qui nous préoccupe : Le Dragon vert (se déroulant de 1910 à 1935), le Dragon rouge (1935-1960) et le Dragon blanc (1960-1986) narraient la vie de deux amies d’enfance sur 75 ans de récit, avec pour obsession fédératrice la fascination envers l’Orient, entretenue depuis les chimères des quartiers asiatiques québécois – "Il y avait la Chine imaginaire, de mythe et de pacotille, Tintin et le lotus bleu, Tao, Yi King, mah jong, taï chi, buanderies et mets chinois, yin, yang, pousse-pousse, chin chin et made in Hong Kong."
Vingt ans plus tard, le dramaturge et sa collaboratrice Marie Michaud redonnent vie à l’un de leurs personnages et le plongent dans une Chine plus que jamais schizophrénique.


A la fin de la Trilogie des dragons, Pierre Lamontagne quittait le Québec pour cette Chine fantasmatique. On l’y retrouve donc, bien des années plus tard, tenant une galerie d’art à Shanghai, vivant dans le quartier de la vieille gare – un des rares que la frénésie bureautique n’ait pas tenté de s’approprier pour y construire des tours. Il y accueille une amie de jeunesse avec laquelle il entretint jadis une relation houleuse, Claire Forêt, publiciste montréalaise. Claire, qui ne peut avoir d’enfant, est venue prendre possession (le verbe est à peser) d’une orpheline chinoise. Dès son arrivée, c’est un souffle de petites incompréhensions et de grands décalages qui bouscule le quotidien de Pierre.
Dans ce quotidien, justement, la jeune artiste Xiao Ling a toute sa place, enfin autant que la préservation de sa réputation le lui permet. Xiao Ling a du talent, comme le remarquera immédiatement Claire. Mais Xiao Ling a aussi autre chose que la québécoise convoite, du fond de sa souffrance : quelque chose que la société chinoise voit d’un très mauvais œil. L’histoire individuelle croise ici la grande fracture culturelle. Il n’est guère de pays aujourd’hui plus exemplaire d’une scission identitaire. Dans sa fulgurante métamorphose économique, la Chine perd ses plumes culturelles et sa cohérence politique.

Dédoublement et renouement
Le spectacle de Lepage conte aussi cette histoire, mais sans discours, par quelques détails symptomatiques. C’est la danseuse traditionnelle qui refait surface sous le caractère moderne de Xiao Ling, qui se mêle en elle à l’artiste novatrice, à la tatoueuse (les tatouages ont une connotation négative en Chine) – et ce dragon bleu dans le dos de Pierre, n’est-ce pas aussi une indélébile trace culturelle ? Ce sont les brèves références au maoïsme, ou encore l’hérésie politique d’une publicité Mc Donald à la chinoise…
L’esthétique du spectacle ne laisse rien au hasard et offre au regard des tableaux fulgurants : les personnages pédalant avec Shanghai en toile de fond, où chemine un long train (renouveau des transports), l’appartement à deux étages de Pierre, des bars ultramodernes, une façade sous la neige ou encore l’atelier miséreux où l’artiste déchue s’adonne à la copie de tableaux en série... Des changements de décor bluffants se déroulent en un clin d’œil et deux coups de tonnerre – la ficelle fatiguerait, n’était l’effet de réel des éclairs à travers les vitres. Ajoutons à ça une richesse de supports (vidéo, projection calligraphique, objets électroniques) et le spectacle, convaincant par son fond, acquiert une forme remarquable.
De l’émotion sans débordements pathétiques, une cohérence rare entre mise en scène et scénographie : décidément, quitte à verser dans ces problématiques-là, on aime autant Robert Lepage que son concitoyen, aussi talentueux soit-il. II

Manon Ona

Le dragon bleu
Dragons des temps contemporains. (Photos DR / Erick Labbé)



Théâtre

Le dragon bleu

De Marie Michaud et Robert Lepage.
Mise en scène : Robert Lepage.
Avec Marie Michaud, Henri Chassé, Tai Wei Foo.
Scénographie : Michel Gauthier. Environnement sonore : Jean-Sébastien Côté. Lumières Louis-Xavier et Gagnon-Lebrun. Costumes : François Saint-Aubin. Images : David Leclerc. Accessoires : Jeanne Lapierre.
Assistant à la mise en scène : Félix Dagenais.

Durée 2h.
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Le dragon bleu