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Danse pour l'enfant

Le Vent des Signes présentait samedi
la toute fraîche création de Christophe Le Goff,
An Elvis Yokoha Dance for Unai.

On ne voit pas si souvent telle presse, et d'un tel public, dans la discrète impasse de Varsovie, au coeur du quartier Saint-Cyprien : du monde à ne pas tenir dans l'entrée du Vent des signes, bouchant gentiment la rue et composé pour l'essentiel de jeunes mères flanquées de leur(s) bambins. Inhabituel... Le théâtre d'Anne Lefèvre, après avoir accueilli Christophe Le Goff en résidence durant tout le mois de septembre, présentait en effet, samedi, la création de son spectacle An Elvis Yokoha Dance for Unai. De la danse (jusque-là tout va bien). Contemporaine – et pourquoi pas ? A partir de 4 ans. Inhabituel.

"Je vais vers le mur, je monte, j'vais par là, là je descends..."
Au commencement serait la naissance d'un soleil à la clarté imaginaire, tracé du plat de la main sur le mur noir : aube d'une journée d'enfant ("Oh ? On voit pas, Momon...", s'étonne une grosse petite voix montée de l'obscur). Au commencement il y aurait l'empilement de boîtes, front tranquille malgré la concentration impitoyable – badaboum. Au commencement il y aurait l'escabeau barométrique, les sauts de grenouille, les courses les gambades et les pieds au mur, comme le désir de futur du bébé dont les couinements ravis frisouillent gaiement dans l'air.
Puis on dirait que ce serait un avion aux ailes de carton, à la piste de papier, avion joué avion à fil dansant parallèle, concentrique au mouvement de son maître. La tête à l'envers, d'un autre regard voir les choses tel le fou sur la colline. La fascination de l'eau, eau plastique épousant toutes formes, eau sonore de tous ses glougloutements, eau furieuse d'être enfermée, ballottée, reposée ignorée. Sauts, sac porté au vent en filet à papillons, capturant d'invisibles bestioles. Mélodie, rythme et aboiements tombés du piano rose à la voix de robot.
Puis on dirait que ce serait le soir, peut-être, le temps du pyjama et de la toilette de chat – le temps qu'une craie relie à l'espace d'un trait de blancheur dans la pénombre, là-bas l'ailleurs et l'avenir, "je fais une flèche et j'écris "ouais...". Les imaginations de l'obscur. Le dernier bonhomme : tête de cageot, corps de carton pieds de papier (pirouette, cacahouète...), bras de bambous largement écartés.
On dirait que ce serait la nuit. Le silence. Le sommeil. Extinction du temps avant le jour nouveau.

"Ouais, ici c'est cool."
Christophe Le Goff l'admet assez volontiers : lui qui a l'inspiration assez noire sort ici de ses propres sentiers battus. C'est qu'il y a eu un voyage au Japon, dont les traces se laissent apercevoir fugacement dans une marche à soques de conserves, un agenouillement oriental, un certain sentiment d'épure ; un fils surtout, à qui il a voulu laisser témoignage de ce qu'il est encore, de ce qu'il fut pour celui qu'il sera – mais un témoignage de danseur, affrontant la matérialité du présent autobiographique à l'abstraction du mouvement chorégraphique, déniant par l'une et l'autre la possibilité d'une quelconque portée morale. Rien d'autre, en somme, qu'une manifestation de tendresse, une déclaration d'amour.
Non pas une imitation, par ailleurs, qui ne vaudrait que ridicule, mais une évocation sensible dont le seul rythme vaut déclaration d'intention : vif, clochant d'un jeu, d'une curiosité, d'un moment à l'autre sans grand souci de logique, il rappelle par ses sautillements faussement désordonnés les errements d'attention du tout jeune enfant.
Sur quoi se tissent des immobilités, les gestes vernaculaires de la non-danse, de fugaces grâces post-classiques, quelques mots paisibles parmi les objets du véritable quotidien – le petit piano rose n'est-il pas le vrai piano du vrai Unai ? – et de la réalité rêvée. Sans tenter la quête impossible d'une naïveté enfuie, mais avec une fraîcheur délicate née... eh bien, de ses émotions qui ne naissent qu'avec un enfant : un amour sans concession, le sentiment d'une responsabilité absolue, l'étonnement de chaque instant.
Voilà qui a parlé, n'en doutons pas, à tous les parents de la salle. Le loupiot, lui, s'en fiche bien. Il s'étonne aux plus simples magies du spectacle – le noir, l'éclat, le son sorti de nulle part, le droit de faire là ce qu'on interdit ailleurs (ah, dessiner par terre, se vautrer sans réprimande...) ; s'écarquille devant le saut immense à ses yeux, la pirouette fluide ; jalouse le danseur pour l'objet désirable. Commente l'action reconnue, interroge chaque instant – s'impose par ses réactions comme le vivant reflet, l'écho soudain de ce qu'esquisse l'homme en scène, en une interaction sans doute recherchée mais que rien de trop direct n'appelle, sinon la confiance en l'insatiable curiosité enfantine.
De la danse, pas de la danse, grommelleront quelques-uns ? Qu'importe si l'on veut, si l'on peut voir avec des yeux de trois ans... II

Jacques-Olivier Badia

An Elvis Yokoha Dance for Unai
Christophe Le Goff, dansant l'enfant. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)











Danse - à partir de 4 ans
An Elvis Yokoha Dance for Unai
Conçu et interprété par Christophe Le Goff.
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An Elvis Yokoha Dance for Unai