accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Grandeur et déca-danse

Le théâtre Sorano accueille les créations du tunisien Radhouane El Meddeb et de l’Irakien Muhanad Rasheed pour le festival C’est de la Danse Contemporaine.

Une soirée de danse contempo-reine consacrée par un festival international mérite qu’il y en ait pour tous les goûts et que le contemporain, s’il est parfois l’art où l’on contemple rien, poursuive sa quête artistique à l’écart des sentiers battus, sans pour autant se perdre dans les chemins de grande randonnée sans carte ni boussole. Quelqu’un va danser, de Radhouane El Meddeb, et Crying of my mother de Muhanad Rasheed diffèrent tant par leur style que par leur contenu et offrent au public un violent contraste visuel et chorégraphique.

Quelqu’un va danser… à corps perdu
Radhouane El Meddeb a soif d’exister. Il le dit à travers le titre de ses spectacles ou de sa compagnie – Pour en finir avec MOI (2005) / La compagnie de Soi (2006) – et il l’exprime sur scène de toute la puissance de son être, en se jetant sans filet dans l’univers de la danse qui l'attire et l’habite depuis toujours.
Doté d’un embonpoint qui l’éloigne un tantinet de la sveltesse athlétique du danseur, Radhouane El Meddeb n’avait a priori pas de prédispositions pour mener une carrière de danseur. Mais il fait fi des qu’en dira-t-on et plus encore, joue du fait de ne pas savoir danser, trop heureux de donner libre cours à sa passion sous le regard amusé ou intrigué du public.
Plus comédien que danseur, nous l’aurons compris – il a d’ailleurs tôt fait de révéler aux spectateurs ses qualités de mime et d’acteur comique – il ose se confronter à la danse et l’utiliser comme matière première propre à englober la vaste question du moi, de la quête identitaire, de l’éternel questionnement philosophique "d’où je viens, où vais-je…" en une heure de spectacle.

A corps et désaccords
L’aboutissement de ce travail donne un résultat visuel et chorégraphique à la fois curieux, étonnant, voire déconcertant, et pour le moins singulier. Radhouane El Meddeb oscille entre une approche pseudo-sérieuse et caricaturée de la danse (est-ce volontaire ?), jongle entre des passages dansés où il multiplie déhanchés et tours de scène, esquisses de danse du ventre et de mouvements orientalisant, sauts de biches qui n’ont de l’élégance que le nom, et des passages statiques où, fatigué par tant de frénésie, il se repose sur une chaise en appelant avec inquiétude "Papa", "Maman", "Oumi", comme si le petit garçon prisonnier de ce corps d’adulte réalisait soudain la solitude dans laquelle il se trouve. Puis, tel la danseuse étoile qui vient d’achever son morceau de bravoure dans Gisèle ou Le lac des cygnes, il se présente au public à l’affût des ovations de la salle, lesquels ne tardent pas à arriver, diffusées en bande son.
Le public, à l’image de Radhouane El Meddeb, ne sait pas sur quel pied danser. S’il perçoit la dérision de l'artiste, il hésite néanmoins entre le rire, les larmes, la tentation du fou rire face à l’incontournable question "se moque-t-il de nous ?" – certains passages parvenant même à susciter l’hilarité dudit public – et la compassion devant cette démonstration narcissique osée, assumée et finalement touchante : «"Regardez-moi, je danse !" Convaincu ou pas par la qualité de la prestation de Radhouane El Meddeb, qui prend le risque de flirter avec le grotesque et le ridicule, on ne peut qu’en saluer le courage et l’audace.

Crying of my motheraprès Quelqu’un va danser, sonne un peu comme une tragédie antique après un vaudeville : pas de place pour les éclats de rire, les quiproquos ou la frivolité. Les trente minutes d’entracte ont été plus que salutaires pour que le choc thermique ne soit pas trop brutal.
Nous voici plongés au cœur de la violence des rapports humains qui viennent faire échos aux relations des hommes et des femmes irakiens pendant la guerre. Des tableaux s’enchaînent avec la même fluidité que ces corps qui progressent dans l’espace.
Un homme et une femme, imbriqués l’un dans l’autre comme s’ils ne faisaient qu’un, se meuvent lentement sur le sol. Ils se séparent pour laisser place à un trio masculin : les danseurs, vêtus de djellabas, réalisent une chorégraphie qui s’apparente à une danse de guerriers.
La beauté de leurs mouvements est accentuée et magnifiée par le travail sur la lumière. Une lumière orangée rasante traverse le plateau de part en part et révèle la gestuelle et les corps des danseurs. La musique, omniprésente, renforce également la puissance de chaque tableau. Le spectacle de Mahanad Rasheed est malheureusement trop court (30mn) pour profiter pleinement de l’esthétique visuelle qu’il offre et de la qualité thématique et chorégraphique qu’il explore. II

Mélinée Benamou

Radhouane El Meddeb
Radhouane El MEddeb, ci-dessus, et Crying of my mother. (Photos DR)





Quelqu'un va danser
et Crying of my mother


De Radhouane El Meddeb et Muhanad Rasheed.
Avec : Radhouane El Meddeb, Anmar Taha,
Amar Chole, Muhnad Rasheed.


Durée 1h et 25 mn.
galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
Crying of my mother