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L'Enfer des croisières

Le musée Saint Raymond bruira bientôt
d'une visite inhabituelle hors horaires d'ouverture :
une Croisière sur le Styx.
Article paru le 12 juillet 2009

Costa, dieu contemporain de la navigation touristique au long cours, protecteur des piscines embarquées et des boutiques duty free, en a béé de toutes ses écoutilles : il s'est organisé, en juillet au Musée Saint Raymond, une croisière échappant à ses parasols tutélaires, à sa divine férule, à son comptable bienheureux – et quelle croisière ! Rien moins qu'une descente aux Enfers, une Croisière sur le Styx guidée par Cécile Naud et Céline Verdier, ci-devant psychopompes subalternes du nocher Charon, fils de Nyx et d'Erèbe. Pas encore une mode, déjà une tendance : soyez les premiers.

Charon, Chiron, petit patapon
Le service est de qualité, le sourire de miel et la vêture endeuillée, froufroutante d'un crêpe sombre qu'égaye coquettement la lividité des osselets. "La compagnie des Croisières sur le Styx est heureuse de vous accueillir à son bord" : ainsi Sophia et Theodora, respectivement traductrice multibaragouin et gouvernail de visite, accueillent-elles les hôtes d'Hadès avant de les guider au plus profond des lieux, dans la nécropole en ruines transformée en salon d'accueil. Le commandant Charon s'est fait excuser, troublé par la présence de ces mortels à l'étrange odeur de viande fraîche.
Consignes de sécurité amènes, mais draconiennes : sont interdits penchements aux rambardes et chatouilles aux statues, dispersion nuisible à l'environnement infernal, comme sont prévus pochons en cas de mal de Styx, prières imploratoires vouées à détourner cyclone, voie d'eau, rébellion d'âmes errantes, dérive et putréfaction intempestive. Ne reste plus qu'à franchir le seuil, d'un petit saut élégant au-dessus de cette ligne de sel sans laquelle morts et démons envahiraient incontinent le monde des vivants, et passer de Tartare en Erèbe.
Là règne Styx, fille d'Okeanos et de Thétys, qu'une invocation propitiatoire conduit à accepter les visiteurs mortels en son royaume pour le plus étrange des contes, dans les pleurs du violon et le caquètement de la corne crantée, avec pot de bienvenue. L'histoire d'un monstre au chant merveilleux né de centaure et sirène, d'un gardien-pêcheur et du treizième travail d'Héraclès ; massages relaxants, échanges de fluides et bacchanales éhontées ; d'heures supplémentaires imposées par une Athéna aux messages impérieux – "dis-le fort si c'est en gras" – aphrodisiaque compassion et intervention aussi finale que salvatrice du centaure Chiron, précepteur des héros.
Un raccourci par le sulfureux Phlégéton et le mortel, rassuré, retrouve le confortable salon d'accueil pour un au-revoir d'évidence. Dehors, le soleil brille sur la terre des vivants. Ouf. Et il n'en a coûté que deux oboles.

"On se reverra, de toute manière."
Pas encore une mode, déjà une tendance... Quittant le cocon familier des scènes, certaines compagnies s'enhardissent depuis quelques temps à investir des lieux qui leur restaient jusque-là assez étrangers : les musées, leurs espaces sonores, leurs oeuvres craintives de la lumière et du contact. Cécile Naud et Céline Verdier créèrent ainsi deux spectacles lors du précédent Festival pour tout l'art du monde : Le cri de l'Amazone, qui fut donné pour la dernière fois (?) au musée des Augustins en mars dernier, et cette fantaisiste Croisière sur le Styx qu'ont accueilli les briques et marbres du musée Saint-Raymond.
Deux approches différentes sous leurs dehors communs de pérégrination muséale contée, dont l'ambiance tient beaucoup à l'exploration privilégiée des détours et recoins de ces volumes désertés. Le cri de l'Amazone utilisait les peintures des Augustins comme illustrations, traces ou témoins de l'histoire contée ; Croisière sur le Styx s'appuie plutôt sur la structure même des lieux, moins frappants d'échos et de craquements, mais bien dignes de figurer des Enfers quand la nécropole du sous-sol forme un très honorable Tartare, les étages se partageant Erèbe et Champs Elysées autant que marbres de Chiragan, Tolosa et Narbonnaise.
A partir de quoi il ne reste plus qu'à se laisser porter par cet heureux mélange de théâtre (puisque les comédiennes y sont personnages, les lieux et leurs oeuvres valant scénographie), de conte (les personnages sont narrateurs d'une autre histoire que la leur), et de visite étrangement commentée (sous condition de curiosité). Et regretter que l'initiative ne soit pas plus suivie : une représentation unique dont seuls profitent quelques chanceux (la jauge, par force, est assez limitée), quand on pourrait fort bien – sous réserve de moyens, toutefois – étendre l'expérience et l'ouvrir ainsi à un large public pour le plus grand bénéfice de tous.
La compagnie des Croisières du Styx reviendra pourtant en ces mêmes Enfers. Ce sera à l'automne, la chose est presque sûre ; et peut-être, qui sait ? pour la Fête des morts, mais pour une seule visite encore.
Soyez les premiers... II

Jacques-Olivier Badia

Coisière sur le Styx
Invocation propitiatoire et heures supplémentaires, ou quand la croisière s'amuse
comme elle peut. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)








Théâtre au musée
Croisière sur le Styx
De et avec Cécile Naud et Céline Verdier.

Durée 1h.
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Croisière sur le Styx