La fête à la grenouille
Crôassance, spectacle amphibio-circassien,
aborde
aux Mazades, par trampoline et grenouille,
la question du rapport de l'homme à son environnement.
"S'il fallait tenir compte des service rendus à la science,
la grenouille occuperait la première place."
Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale
"Il faut embrasser beaucoup de grenouilles avant de trouver un prince."
(sur un coussin du lit de la princesse Diana)
Le poète l'avait bien dit : "Un seul être vos manque et tout est dépeuplé". Que cet être soit un employé du service municipal de collecte des ordures et la sensation de solitude atteint soudain un comble. Sacré Lamartine, tu n'avais pas prévu ça... Entre cessation du travail et épandages sauvages, le mouvement social des éboueurs a ainsi valu au monde du spectacle quelques perturbations, et au folliculaire de rater à son corps défendant le début de Crôassance, que présente le théâtre des Mazades jusqu'à samedi dans le cadre fort large de la Novela. Bribes et rogatons d'une vision partielle :
Trampoline batracien
Cela commençait donc, s'il faut en croire les témoignages, sous la forme d'une très scientifique conférence, blouse blanche et cravate de rigueur. Sujet : la grenouille, sa vie, son oeuvre, ses stratégies pour vivre et survivre dans un monde de prédation. Ou alors l'humanité, sa vie, son oeuvre, ses stratégies pour vivre et survivre dans un monde dont elle est le pire prédateur, quand le batracien vaut métaphore et étude du primate.
L'ennui – c'est alors que le plumitif arriva – c'est que le premier se voit volontiers réduit par le second à ses membres inférieurs, pour des raisons tant chorégraphiques que culinaires. Ah, la danse de pattes de grenouille sous l'oeil impavide de la caméra, la douce saveur de pastis de la cuisse flambée... Mais n'anticipons pas.
La grenouille a tant d'influence sur la destinée humaine que le professeur du jour s'en vit amené à tomber blouse, veste, cravate et pantalon pour adopter bientôt, sur la toile élastique d'un trampoline caché, les bondissants dehors de l'amphibien ; subir, tel l'anoure scientifique, le choc électrique prouvant par la crispation de la cuisse la réalité de l'influx nerveux ; se faire disséquer telle la rainette commune soumise à la curiosité obligatoire du collégien. Démontrer, enfin, la mauvaise influence du pesticide sur la parité par l'expérience suédoise. "Pesticide ++ = féminité ++", pour dire les choses mathématiquement. D'où la grenouille flambée.
Restait à mener l'expérience ultime : homme et grenouille, se faire aussi gros qu'un boeuf par l'entremise de la baudruche, étudier en quoi ce nouvel état influe sur le bondissement. Conclusion : en rien sans doute, quand se succèdent sans effort apparent pirouettes et chandelles, salto arrière, demi-tour debout, suspensions au point mort et autres figures élastiques. Conclusion seconde, plus métaphorique et exprimée par le dessin animé : si l'homme vaut grenouille et se fait plus gros que boeuf, la terre en explosera. "La chétive pécore / S'enfla si bien qu'elle creva" – sacré La Fontaine, tu n'avais pas prévu ça.
Détresse de l'amphibien philosophique
Voici donc une bien curieuse chose : un spectacle mêlant considérations scientifiques, cirque d'acrobatie, manipulation d'objets, cuisine, vidéo, animation et musique live au service de l'expression de très contemporaines inquiétudes quant aux effets de la pléonexie humaine. (En signalant aux artistes, juste comme ça en passant, que seul le corbeau croasse ; la grenouille, elle, coasse. Hélas, c'est moins bien pour un titre...). Et c'est, ma foi, un intéressant travail, balançant entre science et humour, faisant de la raison une soeur de l'absurde et bien digne, malgré ses bonds et rebonds, du prix du Jeune Talent Cirque Europe remporté l'année dernière.
Mais pas un travail jeune public, comme certains ont pu le croire, pas même tout public. Car Olivier Pasquet, Mathieu Despoisse et leurs compères abordent par ce biais des thèmes inquiétants, traités dans un certain désordre par les moyens les plus variés. Ainsi sont posés sous le microscope les comportements humains les plus destructeurs, mis en lumières les risques qu'ils comportent pour la planète bleue et pour son avenir. Qui est, tout de même, aussi un peu le nôtre.
Aussi les professeurs de biologie et philosophie invités, Novela oblige, à débattre après le spectacle, se sentirent-ils bien seuls face aux questions de bambins plus fascinés par la technique circassienne et autres sujets d'étonnement que par les prodiges et méfait de la science. "Comment il a fait pour manger la grenouille ? Parce que c'est pas bon..." Question de goût. Et de maturité.
Crôassance vaut en tout cas par son sens, malgré un certain sentiment de décousu né de l'éclectisme de ses moyens. On n'y amènera donc pas les enfants de moins de dix ans – surtout pas samedi, quand la discussion tentera de répondre à la question suivante : "Peut-on imaginer un limite au progrès des sciences médicales, au progrès tout court ?"
Le progrès ? Pour côa faire ? II
Jacques-Olivier Badia