L’Anche déchu et sa plume
Mise en scène par Philippe Artois et Andrée Benchétrit, Natalie Artois propose un extrait du vaste poème épique
de Victor Hugo, La Fin de Satan, à la Cave Poésie.
"L’ombre pleurait d’amour quand nous la traversions."
L’Ange Liberté VII
Commencés en 1854, les chants de La Fin de Satan avaient vocation à intégrer un triptyque poétique, vaste fresque épique "où se réverbère le problème unique, l’Être, sous sa triple face" : à ce poème du Mal devait se lier Dieu, poème de l’Infini et La Légende des siècles, poème de l’Humanité. A partir de 1862, le poète n’y revient plus et le texte paraîtra posthume, en 1886.
Natalie Artois propose, dans une mise en scène de Philippe Artois et une scénographie d’Andrée Benchétrit, une adaptation scénique des chants "Et Nox facta est" et "La plume de Satan".
"Il était le noyé du déluge de l’ombre"
Les premiers chants de la Fin de Satan narrent la longue chute de l’archange foudroyé - "Depuis quatre mille ans il tombait dans l’abîme", cherchant prise, poursuivi par les malédictions divines. Le mal naît de chacun de ses cris, qui ont pouvoir de création, tels l’envers sombre de la parole divine. Malgré lui, le Fiat Lux de la genèse trouve en sa bouche son reflet inversé : et Nox facta est.
Malgré lui, l’ombre gagne le cosmos, les étoiles s’éteignent une à une, entraînant la course folle du damné vers la lumière, dix mille ans de vol vers le dernier soleil – "ne t’éteins pas ! J’irai !" Lui qui était Lucifer, le "Porteur de lumière", lui dont la chevelure blonde "frissonnait splendide, et laissait derrière elle/ Une inondation de rayons dans la nuit", se voit dès lors condamné à régner sur les ténèbres. Mais dans sa déchéance, une plume est restée…
Le Sacré et l’Histoire
Fragile comme un duvet et fille du Mal préservée par Dieu, telle se présente l’allégorie de la Liberté selon le poète. Passer par la légende et le mythe pour dire l’Homme, trouver dans le Sacré les paraboles à même de dire l’Etre, tel fut le projet ambitieux et inachevé de Victor Hugo. S’ouvrant sur une chute, La Fin de Satan s’achève sur la rédemption du Mal par l’ange Liberté, qui terrasse sa sœur Lilith-Isis (la Fatalité) et obtient de son père le mot ultime de la délivrance – "va !"
Ces chants épiques mettent en œuvre une vaste allégorie, au cœur de laquelle brille cette grande figure de l’hybris que nulle tragédie n’a célébrée. Autour de Satan convergent les forces naturelles, un grand jeu d’ombres et de lumière, dans une ampleur cosmique résolument épique où luttent les soleils, les vents, les archanges de l’hiver, de l’Eclair et autres figures du panthéon hugolien.
La fin du poème, qui n’est pas représentée dans ce spectacle faute de temps (5700 vers !), ancre cette fresque composite sur la réalité historique la plus contemporaine, la Bastille devenant le symbole même du Mal - "Elle est le cadenas de l'esclavage immense ;
Elle est la glace au front de la France qui bout". On voit quel combat primordial l’Ange Liberté pourra mener, une fois accordée la délivrance…
L’espace contraint de la chute
Belle et signifiante vision que cette comédienne perchée sur ses cothurnes, élevée sur une estrade minuscule, qu’elle arpente à pas lents et mesurés, guettée par la chute. En équilibre instable au bord du vide, Natalie Artois se fait image, illustre le mouvement vertical du poème. Blanche, elle troue les ténèbres d’une scène faiblement éclairée, vaguement « ailée » avec ce long châle qui pèse parfois comme une chaîne – rappelons que les ailes de Satan sont le signe de sa déchéance, la fin de sa part angélique et la marque du monstre.
La diction, lente et détachée, a pour mérite de briser la course de l’alexandrin : la comédienne semble avoir préféré l’unité du mot à celle du vers, plus douce à l’oreille mais pernicieuse pour la compréhension du texte. Natalie ne berce pas au rythme des douze syllabes : elle coupe, insère des pauses choisies, bref, elle s’approprie l’alexandrin, évite le piège d’une diction coulante. Et puis, parfois, juste quand il faut, elle libère un distique, et l’on n’en apprécie que davantage la puissance du vers hugolien. Curieusement, le choix de la lenteur solennelle n’enlève rien du souffle épique qui porte le poème.
Une vraie présence, une mise en scène qui fait sens. Soyons franc, ce n’est pas un spectacle des plus faciles pour le spectateur - rien de donné là-dedans, tout est à prendre, à faire sien. Mais ce texte magnifique – daté, mais magnifique – avec ce talent… On ne va pas faire les paresseux, non ? II
Manon Ona